Économie

À la conquête de l’Afrique de l’Ouest

Financièrement robustes, plusieurs établissements nigérians ont choisi de se développer hors de leur territoire. Parmi eux, deux banques, UBA et Access Bank, mènent l’offensive en Afrique francophone.

Par - Frédéric Maury
Mis à jour le 18 septembre 2008 à 01:00

Certains observateurs n’y croyaient plus trop. Comment les géants nigérians, déjà très occupés avec la concurrence dans leur pays mais aussi par leur croissance dans les pays anglophones comme le Ghana, le Liberia ou la Sierra Leone, allaient-ils pouvoir s’installer dans des pays francophones ? Et pourquoi ? Le commerce intrarégional reste faible, tout comme l’intégration économique entre pays francophones et anglophones. De surcroît, seuls la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Sénégal ont des marchés bancaires de taille réellement suffisante. Et pourtant, la première surprise est venue de là où on ne l’attendait sûrement pas : du Burkina. En décembre dernier, c’est dans ce pays doté d’un modeste marché bancaire que la plus grande banque ouest-africaine, UBA, a mis la main sur 37,84 % du capital de la Banque internationale du Burkina (BIB). Officiellement, ce fut la première incursion effective d’un opérateur nigérian en zone francophone. Dans les coulisses, beaucoup d’autres choses se préparaient au même moment… et continuent d’ailleurs à se tramer aujourd’hui. En Côte d’Ivoire, Access Bank, un acteur plus modeste du marché nigérian, a en effet travaillé pendant un an à l’acquisition d’une petite banque locale, Omnifinance. En avril dernier, il obtenait les dernières autorisations pour acquérir 88 % du capital. Aussitôt, en Afrique centrale, la banque nigériane annonçait avoir pris le contrôle majoritaire de la Banque privée du Congo. Pour ceux qui n’y croyaient plus, ces annonces ont fait date. Depuis, l’offensive panafricaine des nigérianes ne fait plus de doute. Parmi elles, « GTBank, UBA, Access Bank et Zenith Bank sont les institutions nigérianes qui poursuivent le plus agressivement une stratégie panafricaine », explique Fola Fagbule, analyste chez le courtier nigérian Afrinvest West Africa. De ces quatre, GTBank et Zenith se concentrent sur la zone anglophone, laissant pour l’instant le champ libre à UBA et Access dans les pays francophones.

Pour les banques du Nige­ria, le financement d’un vaste développement à l’échelle panafricaine n’est pas un problème. Conséquence croisée des réformes entreprises par le gouverneur de la Banque centrale, Charles Soludo, et de l’afflux de devises lié à l’envolée des prix du pétrole, les banques nigérianes sont assises sur un tas d’or, dont elles ne savent, d’une certaine manière, plus quoi faire. Ainsi, la capitalisation boursière totale des établissements nigérians, c’est-à-dire leur valeur marchande cumulée estimée grâce à leurs valeurs en Bourse, atteignait à la mi-2008 les 46 milliards de dollars, une valeur dépassant de moitié la capitalisation boursière totale des banques sud-africaines ! De surcroît, l’installation en zone francophone n’est guère coûteuse. Pour prendre 35 % du capital du holding de tête du groupe Bank of Africa, il n’en aura coûté qu’une trentaine de millions d’euros au marocain BMCE. Logiquement, les banques plus marginales qu’ont achetées, ou que s’apprêtent à acheter les investisseurs nigérians ne leur auront coûté que quelques millions d’euros au plus. En Côte d’Ivoire, Access a mis la main sur une banque comptant cinq agences, tandis qu’en RD Congo il s’emparait d’un acteur marginal, jusqu’ici absent de notre classement régional annuel des banques d’Afrique centrale. Si UBA s’est emparé au Burkina d’une banque plus importante, puisqu’elle était en 2006 la deuxième du pays en terme de total de bilan, le pays des Hommes intègres reste un petit acteur bancaire.

Si l’argent ne pose aucun problème, c’est peut-être la barrière culturelle qui risque de bloquer. « Pour moi, le problème essentiel est là, estime un investisseur financier, actionnaire d’une banque nigériane. Les Nigérians ont une pratique des affaires qui inspire souvent la méfiance dans les milieux francophones, leur réputation est en dessous de celle d’autres banques étrangères. De plus, ils ne connaissent rien des méthodes, des pratiques des affaires en zone franc, que ce soit dans les pays de l’UEMOA ou dans ceux de la Cemac. » Une barrière culturelle qui pourrait se révéler ravageuse. Mais, pour l’instant, les nigérianes semblent avoir compris l’importance de cet enjeu. Ainsi, en Côte d’Ivoire, ils ont choisi un homme du sérail, Fogan Sossah, pour créer, diriger et développer leur filiale. Ancien membre du conseil d’administration d’Ecobank, celui-ci avait participé au redressement de l’activité du groupe en Côte d’Ivoire, malgré la crise, en en faisant la banque la plus rentable du pays, avec plus de 40 000 dollars de bénéfice par salarié, et l’une des plus importantes du pays. Un challenge pour un établissement autrefois distancé par les mastodontes qu’étaient alors les filiales de la Société Générale, de BNP Paribas, de la Belgolaise ou du Crédit Lyonnais.

Pour diriger Access Pan Africa, son bras armé à l’international, Access Bank a tout d’abord choisi Félix Bikpo, lui aussi francophone, de nationalité ivoirienne et ancien dirigeant d’Ecobank Niger, du Fonds Gari et du Groupe Banque Atlantique. Pour la zone UEMOA, c’est un autre ancien du Groupe Banque Atlantique et ex-Standard Chartered Côte d’Ivoire, Alain Kete, qui a pris en charge le développement de la banque nigériane. « Il est vrai que choisir des francophones d’expérience est une idée judicieuse, commente un spécialiste du secteur. Mais la vraie question est de savoir si ces dirigeants auront ou non une réelle marge de manœuvre par rapport à la direction du groupe. » Selon Fola Fagbule, c’est ici que la différence se fera : « C’est le principal challenge auquel les banques nigérianes seront confrontées, car la culture francophone est très différente, beaucoup moins agressive dans les pratiques commerciales. Du coup, je pense qu’UBA développe le projet le plus viable en recrutant des managers francophones. » Autre question en suspens concernant la stratégie des Nigérians : leur positionnement. Là-dessus, les signaux donnés par UBA ou Access Bank sont peu clairs. Les banques de Lagos ne se sont ouvertes à la banque de détail que très récemment et la bancarisation dans le géant ouest-africain reste très faible. En la matière, l’expérience des établissements du Nigeria apparaît donc comme très limitée. Néanmoins, Access, juste après avoir repris Omnifinance, une banque très tournée vers les PME, a annoncé son intention de disposer rapidement d’autant d’agences que les grandes banques de détail ivoiriennes, semant le doute sur son réel positionnement.

De la même manière, « en Côte d’Ivoire, UBA se veut une banque disposant d’un réseau très développé et ciblant une clientèle variée, allant de l’Ivoirien le moins favorisé aux grandes entreprises », estime un proche de la banque nigériane. Mais c’est sans doute dans les activités « entreprises » que les établissements de Lagos devraient en premier lieu concurrencer les acteurs déjà installés en zone francophone, la compétence des banques nigérianes dans le domaine du financement des entreprises et du commerce des matières premières semblant plus forte et plus ancienne.

Pour ces dernières, l’intérêt de l’offensive nigériane est incertain. D’un côté, l’arrivée de nouveaux acteurs riches et déterminés est une excellente nouvelle pour remuer un marché endormi et développer le taux de bancarisation. De l’autre, cette nouvelle concurrence pourrait, dans un premier temps, faire des dégâts collatéraux. « Selon moi, les banques nigérianes apportent leur expérience dans un des marchés les plus difficiles au monde, explique Fola Fagbule. Elles souhaitent dupliquer la stratégie de développement très rapide qu’elles ont connu dans leur pays. » Pour d’autres, cette offensive pourrait avoir l’avantage de pousser les banques de l’espace francophone à se rapprocher. « Les banques nigérianes ont réussi à atteindre des niveaux de capitalisation sans précédent, attirant même les investisseurs internationaux, explique un banquier. Les francophones n’ont pas su le faire, elles doivent désormais s’y mettre si elles ne veulent pas toutes tomber entre les mains des Nigérians. »

Cette hypothèse est renforcée par la décision des autorités monétaires de la zone CFA d’Afrique de l’Ouest d’obliger les établissements évoluant dans l’UEMOA – une disposition similaire devrait être prise en zone Cemac – de faire grimper leur capital à un minimum de 7,6 millions d’euros (5 milliards de F CFA) en 2010, puis à 14,8 millions d’euros (10 milliards de F CFA) par la suite. Presque aucune banque ne disposant aujourd’hui de ces fonds, de très nombreux établissements se sont d’ores et déjà mis à la recherche d’un partenaire extérieur capable de l’aider à se mettre en conformité avec les nouvelles règles prudentielles. Omnifinance, en se vendant à Access, a ainsi mis cette raison en avant, Access injectant, en effet, 11 millions d’euros dans son capital. Si les Nigérians, flanqués de leurs bénéfices astronomiques, ne manqueront pas de se poser, avec d’autres, en sauveurs financiers, le scénario d’un big bang bancaire dans l’UEMOA ou dans la Cemac relève toutefois de la pure spéculation.

Les ambitions nigérianes restent en effet encore assez limitées. Hors de question, pour la plupart, de dupliquer la stratégie d’Ecobank qui est rapidement devenue un acteur panafricain majeur et incontournable dans tous les pays où il est installé. Mais les choses pourraient changer et les nigérianes pourraient revoir leurs objectifs à la hausse si UBA ou Access montrent que les pays francophones peuvent être rentables. Très bien dotées financièrement, elles poseraient alors encore davantage de problèmes à la concurrence. Déjà, au Burkina, UBA a coiffé au poteau deux habitués des opérations africaines, Ecobank et Attijariwafa Bank, qui ont trouvé là un nouveau compétiteur de poids. Au Mali, le marocain s’est vengé en emportant les parts de l’État dans la Banque internationale du Mali, face à UBA, dans une surenchère des prix qui l’a amené à payer 60 millions d’euros pour 51 % de l’établissement. Le groupe nigérian en a proposé vingt de moins, mais 50 % de plus que le montant offert par Ecobank. Une divergence d’évaluation frappante et qui montre que dans le domaine des acquisitions le bon sens n’est pas toujours de rigueur. Désormais installée dans sept pays, dont deux francophones, UBA en vise une douzaine de plus d’ici à la fin de l’année, dont l’Angola, le Kenya ou l’Afrique du Sud. Le Cameroun lui servira de base pour la Cemac. En Afrique francophone, « UBA étudie des opportunités au Mali, au Bénin, au Sénégal, au Gabon, en RD Congo et au Congo », explique Rasheed Olaoluwa, directeur international de la banque nigériane. Access Bank vise quant à elle une présence dans vingt-deux pays africains. Selon Afrinvest, Diamond Bank souhaiterait ouvrir vingt-trois nouvelles agences au Bénin d’ici à 2010, s’établir au Togo, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, pour y ouvrir entre deux et cinq agences à court terme. La RD Congo serait également visée.