Société

Médi 1, l’odyssée de Casalta

Portée par le Français Pierre Casalta, la radio tangéroise compte 23 millions d’auditeurs méditerranéens. Les débuts de Médi 1 Sat, la télévision lancée en 2006, sont plus difficiles.

Par - Pascal Airault, envoyé spécial à Tanger
Mis à jour le 19 décembre 2008 à 15:33

Napoléon avait ses grognards, soldats dévoués capables de le suivre dans ses conquêtes les plus folles au péril de leur vie. Pierre Casalta, autre originaire de l’île de Beauté, possède sa garde rapprochée de fidèles journalistes prêts à défendre la citadelle Médi 1, installée en contrefort de la baie tangéroise, contre vents et marées. Ces « vieux de la vieille », plus de vingt années de maison pour certains, sont les témoins privilégiés d’une odyssée médiatique qui a su fidéliser près de 23 millions d’auditeurs sur les rives de la Méditerranée.

« Dans les années 1970, il n’y avait pas de tradition d’information matinale au Maghreb. Nous l’avons lancée. Aujourd’hui, les auditeurs nous écoutent dès 5 heures dans leur salle de bains, puis devant leur petit-­déjeuner et au volant de leur voiture sur la route du boulot », explique Brahim el-­Gharbi, un des plus anciens de la radio, aujourd’hui rédacteur en chef de la rédaction arabophone. La station diffuse 24 heures sur 24, alternant l’arabe et le français conformément à sa devise : « une voix, deux langues ». Une soixantaine de journalistes et animateurs se relaient pour assurer les différents programmes. Ici, tout est réglé comme du papier à musique.

Après les flashs du matin, l’équipe de direction se réunit à 9 heures pour donner le ton de la journée. Elle passe en revue toute l’actualité puis définit le contenu des journaux dans les deux langues en essayant de proposer une approche complémentaire. « Les programmes musicaux aident à drainer un public auquel on propose une information transfrontalière et consensuelle car la radio n’a pas une vocation polémique », explique Olivier Muller, rédacteur en chef de la rédaction en français. Une manière de désamorcer les questions de confrères qui reprochent aux journalistes de Médi 1 de ne pas aborder les sujets dérangeants pour le pouvoir, de s’être laissé détourner de leur mission par une politique salariale généreuse, d’être la seule voix de leurs deux maîtres. Le royaume et l’État français possèdent respectivement, via des sociétés publiques et privées, 51 % et 49 % du capital.

« Mes journalistes sont très bien payés parce qu’ils font bien leur boulot, se défend Casalta. Médi 1 n’est simplement pas un média tapageur mais un organe d’information et d’explication des grandes questions internationales dans leurs enjeux méditerranéens. On produit chaque jour plus de 35 rendez-vous d’actualité, dont 10 grandes éditions de plus de quinze minutes. Auxquels il faut ajouter les magazines thématiques (sciences, médias, environnement…), les sujets de nos correspondants à l’étranger et les chroniques d’écrivains, éditorialistes et scientifiques. » Des personnalités comme les Marocain Fouad Laroui, l’Algérien Boualem Sansal, la Franco-Algérienne Leïla Babès et le Franco-Tunisien Abdelwahab Meddeb y jouissent d’une entière liberté. « On peut tout dire en y mettant la forme », nuance l’une d’elles.

C’est en 1980 que l’aventure commence. Les médias sont alors sous tutelle. On compte les journaux proches du Palais, les organes des partis politiques, l’officielle agence de presse Maghreb Arabe Presse et la fidèle Radio-Télévision du Maroc. Le conflit sur le Sahara bat son plein, et le roi Hassan II cherche un moyen « intelligent » de concurrencer la machine médiatique algérienne. Il approche le président Valéry Giscard d’Estaing, qui y voit lui aussi le moyen d’étendre l’influence française. Pierre Casalta, qui a fait le bonheur de Radio Monte-Carlo, débarque. Il monte le projet et écrit au souverain pour lui demander de s’installer à Tanger – il ne se voit pas vivre dans la banlieue casablancaise – en lui exposant les avantages : ancienne ville internationale réputée pour sa neutralité, éloignement du pouvoir lui conférant plus de crédibilité… Le roi lui fera dire par Ahmed Réda Guédira, son homme de confiance : « Qu’il aille où il veut ! »

 

Un style direct

Fort du sésame royal, Casalta recrute des journalistes dans les meilleures rédactions françaises et à la radio nationale marocaine pour les arabophones. Il impose, à une époque où les médias sont encore sous contrôle, un style direct – il obtient du souverain le droit de ne plus l’appeler « Sa Majesté », mais « le roi Hassan II » – et un ton résolument moderne. « On a été les premiers au Maghreb à ne plus parler des sionistes mais des Israéliens », se targue-t-il. Progressivement, la rédaction accueille de nouvelles voix venues du nord du Sahara et du Proche-Orient, les programmes s’enrichissent, la publicité afflue. L’homme évite les faux pas en ne franchissant pas les lignes rouges au Maroc. Mais s’autorise une grande liberté à propos de l’Algérie.

« C’est une des radios les plus écoutées dans notre pays car elle n’est inféodée à aucun pouvoir », témoigne Cherif, un journaliste algérien. En Tunisie, elle est concurrencée par Radio Tunis (chaîne internationale) dont la direction a été reprise par un ancien de Médi 1, Ridha Bouguezzi. Aujourd’hui, la radio doit faire face à l’essor des radios privées. Elle reste néanmoins la station favorite des cadres et de la classe moyenne dans une catégorie d’âge assez large (25-50 ans). La dernière enquête de l’hebdomadaire marocain La Vie éco la place en tête des écoutes au Maroc pour les journaux d’information devant Radio 2M et l’américaine Sawa.

Une réussite qui ne saurait masquer les déboires de Médi 1 Sat, la télévision lancée en décembre 2006, à la traîne dans les enquêtes d’audience. Un projet que Casalta a mis une quinzaine d’années à réaliser avant de laisser à d’autres le soin de le gérer en juillet dernier. Avec un budget annuel de 10 millions d’euros, soit seulement 2 millions de plus que la radio, la télé peine à trouver son financement et son public, plus attiré par des concurrents offensifs comme Al-Jazira, dont les ressources sont cinquante fois ­supérieures.

Fidèle à une politique qui a fait son succès, Casalta a refusé d’y injecter des émissions et des téléfilms racoleurs contrairement à ce que lui demandaient ses partenaires et a préféré céder la main. Pour ses amis, c’est un échec cinglant. Lui s’en sort par une pirouette en expliquant qu’il devenait éreintant de courir deux lièvres à la fois : « Mon retrait était prévu. Il n’y a qu’au Bolchoï où on fait le grand écart. J’ai pris beaucoup de plaisir à former la centaine de journalistes et à monter les émissions. » Le même marché avait été passé avec Hassan II à l’époque. Vingt-huit ans plus tard, Casalta est toujours là, bien arrimé à sa colline. Au fond de lui, l’homme sait néanmoins que toute histoire a une fin. S’il la veut belle, il sait aussi qu’elle peut être abrupte. « Dans ce métier, il faut être prêt à faire ses valises à tout moment. Je loue encore ma maison et ne possède aucun bien au Maroc… C’est le prix de l’indépendance », dit-il avec nostalgie alors que soleil se couche sur la baie de Tanger.