Politique

Les insoumis

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Le Front national pour la défense de la démocratie (FNDD) refuse de céder aux sirènes des putschistes et continue de réclamer le rétablissement du président dans ses fonctions. Mais s’il est crédible à l’extérieur, il ne mobilise plus guère à l’intérieur du pays.

Nouakchott, le 27 décembre. Dans la salle comble du Palais des congrès, Mohamed Ould Abdelaziz donne le coup d’envoi des États généraux de la démocratie. Cette grand-messe, le général l’a maintes fois promise depuis qu’il a renversé le président, Sidi Ould Cheikh Abdallahi, le 6 août dernier. Un moyen pour lui, le putschiste, d’afficher son intention de confier l’avenir politique de la Mauritanie à la volonté du plus grand nombre : jusqu’au 5 janvier, les participants – organisations de la société civile, ministres nommés par la junte, élus, notables politiques et religieux – sont censés discuter d’une date pour l’élection présidentielle, d’éventuels amendements constitutionnels élargissant les prérogatives du Premier ministre et du rôle de l’armée dans les institutions.

Ahmed Ould Daddah, chef du premier parti d’opposition, le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), a fait le déplacement. Ibrahima Sarr, leader de l’Alliance pour la justice et la démocratie (AJD), qui a obtenu 7,9 % des voix à la présidentielle de mars 2007, aussi. Mais le gratin politique n’est pas au complet : Messaoud Ould Boulkheir, président de l’Assemblée nationale et de l’Alliance populaire progressiste (APP), Mohamed Ould Maouloud et Jemil Ould Mansour, respectivement à la tête de l’Union des forces de progrès (UFP) et de Tawassoul, formation d’obédience islamique, manquent à l’appel. Réunis au sein du Front national pour la défense de la démocratie (FNDD), qui rassemble une quinzaine de formations politiques, ils ont décidé de boycotter la « grande kermesse » d’Ould Abdelaziz.

 

États généraux orientés

Depuis le 6 août, ces trois ténors de la classe politique, qui comptent des partisans au Parlement, résistent aux avances de la junte et martèlent le même discours : le coup d’État doit être mis en échec, et Sidi Ould Cheikh Abdallahi rétabli dans ses fonctions. Hors de question pour eux de prêter attention à des États généraux de la démocratie organisés par les militaires et dont les conclusions seront nécessairement orientées. « Si, à l’issue de ces journées, une élection présidentielle est fixée, je ne serai évidemment pas candidat », assure Mohamed Ould Maouloud. « La question des élections ne se pose même pas aujourd’hui. Ce qui compte, c’est la mise en échec du coup d’État », soutient de son côté Jemil Ould Mansour.

Intransigeant, persévérant, constant, le trio n’est pas pour autant homogène. Messaoud Ould Boulkheir, qui rentre d’une longue tournée en France et en Afrique – Tanzanie, Afrique du Sud, Nigeria, Niger –, où il a tenté de rallier des soutiens à la cause du FNDD, a acquis une aura qui dépasse les frontières de la Mauritanie. « À l’étranger, il est devenu la figure emblématique de l’opposition au coup d’État », estime un observateur, à Nouakchott. Chantre de la cause des Haratines – les descendants d’esclaves, dont il fait lui-même partie –, le leader de l’APP, 67 ans, gagne en crédibilité. Mohamed Ould Maouloud et Jemil Ould Mansour occupent des rôles moins en vue. Ancien militant communiste, le premier est considéré comme « l’idéologue » du FNDD. « C’est lui le concepteur de cette forme d’opposition », poursuit la même source. Quant à Jemil Ould Mansour, sa verve de tribun, voire de prédicateur, est précieuse pour rassembler les militants.

Trois bases électorales, trois profils et trois rôles différents : pourquoi, finalement, Messaoud Ould Boulkheir, Mohamed Ould Maouloud et Jemil Ould Mansour se donnent-ils la main ? En 2007, les deux premiers étaient adversaires au premier tour de l’élection présidentielle… Quant au dernier, il a toujours été soupçonné par la classe politique de vouloir se servir de la démocratie comme d’un « marchepied » pour asseoir un régime islamiste. « Ce qui les réunit, c’est le principe démocratique », explique un membre du FNDD. Une autre source apporte une analyse plus pragmatique de l’étrange mariage : « Aucun d’entre eux n’a d’avenir politique avec les militaires. » Sous le règne du colonel Maaouiya Ould Taya (1984-2005), Jemil Ould Mansour a été plusieurs fois embastillé – et s’est même déjà évadé. Son parti était interdit. C’est à Sidi Ould Cheikh Abdallahi qu’il doit son autorisation, obtenue le 3 août 2007. « Les militaires s’opposent farouchement à toute formation politique religieuse, analyse un journaliste. Jemil Ould Mansour doit beaucoup à Sidi. Son existence politique dépend de lui. » Après avoir dénoncé les fraudes massives qui ont entaché l’élection présidentielle de 2003 – à laquelle il était candidat –, Messaoud Ould Boulkheir, lui, perdrait toute consistance politique s’il soutenait un processus orchestré par la junte. Idem pour Mohamed Ould Maouloud, opposant de la première heure, qui a connu la clandestinité au temps où il dirigeait le Mouvement national démocrate (MND).

 

Attelage composite

Des personnalités d’un autre cru cohabitent avec ces durs au sein du FNDD. Comme Boidiel Ould Houmeid, qui assure actuellement la présidence tournante du Front. Ministre secrétaire général de la présidence avant la chute de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, il a été plusieurs fois ministre sous Maaouiya Ould Taya (aux Pêches, à l’Economie, à la Santé) et fait partie des membres fondateurs du Parti républicain démocratique et social (PRDS), le parti-État à l’époque. « Un symbole de l’ancien système », résume un analyste. Provenant d’un horizon différent, Boidiel, comme l’appellent les Mauritaniens, tient un discours aussi ferme que ses camarades. « Si les États généraux de la démocratie prévoient l’organisation d’une élection, nous les boycotterons », promet-il. Mais sa présence au sein du FNDD continue d’en étonner plus d’un. « Il y a autour des militaires une nouvelle classe politique dans laquelle il n’aurait pas sa place », explique un observateur.

Reste que si cet attelage de récalcitrants continue de tenir tête à la junte, ce n’est pas par populisme. Crédible à l’extérieur, il ne mobilise plus guère à l’intérieur de la Mauritanie. Ses principes démocratiques sont moins nourrissants que les baisses de prix décidées par la junte. 

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