Justice

Deux ombres sur le tribunal

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Le procès des complices présumés de l’attentat islamiste de Djerba, en avril 2002, s’est ouvert à Paris. Deux absents dans le box des accusés : le kamikaze, bien sûr, mais aussi l’inquiétant Khaled Cheikh Mohammed, par ailleurs cerveau des attaques du 11 Septembre, actuellement jugé à Guantánamo.

C’est un procès singulier qui s’est ouvert le 5 janvier devant la cour d’assises spéciale de Paris. Dans le box des accusés, deux hommes que presque tout oppose, et qui, avant le début des audiences, ne s’étaient jamais rencontrés ni même parlé.

D’un côté, Christian Ganczarski (42 ans), un Allemand d’origine polonaise, émailleur de profession. Converti à l’islam en 1986, il présida l’Association des musulmans de langue allemande et, entre 1999 et septembre 2001, fit de multiples séjours au Pakistan et en Afghanistan. En janvier 2000, il fut même filmé en compagnie d’Oussama Ben Laden au cours d’un repas de l’Aïd. De l’autre, Walid Naouar (28 ans), un jeune homme sans histoire au look très BCBG. Originaire de Ben Guerdane, en Tunisie, il est arrivé en France en décembre 2000 pour y rejoindre son père, Mohamed, maçon analphabète installé dans la région lyonnaise depuis une trentaine d’années. Incarcérés en France depuis cinq ans et demi, les deux hommes doivent répondre des crimes d’association de malfaiteurs et de complicité d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste : l’attentat-suicide perpétré le 11 avril 2002 contre la synagogue de la Ghriba, à Djerba, et qui fit 21 morts, dont 14 touristes allemands et 2 français (voir encadré).

Deux ombres planent sur ce procès. Deux fantômes. Le premier s’est fait exploser au volant d’un camion-citerne rempli de gaz. Il s’agit de Nizar Naouar, le frère aîné de Walid, 25 ans au moment des faits. Le second se nomme Khaled Cheikh Mohammed. Ce Pakistanais de 45 ans n’est pas encore mort, mais n’est déjà plus tout à fait vivant. Cerveau des attentats du 11 Septembre, il a été arrêté à Karachi en mars 2003, remis aux Américains, puis torturé. Il est actuellement jugé à Guantánamo et risque la peine capitale. Commanditaire de l’attentat de Djerba, « KCM » était en contact étroit tant avec Ganczarski qu’avec Nizar Naouar, à qui il a donné le feu vert pour l’opération-suicide. Il n’a pu être interrogé par la justice française et est jugé par défaut.

 

Présomptions plutôt que preuves

Le dossier d’accusation compte pas moins de cinquante-deux tomes. Pourtant, les charges qui pèsent sur les accusés reposent davantage sur un troublant faisceau de présomptions que sur des faits réellement avérés. Ganczarski a rencontré Nizar Naouar à deux reprises. D’abord, au Pakistan, en 2000 ; puis en Afghanistan, l’année suivante. Les deux hommes se sont côtoyés pendant une semaine et ont sympathisé. Le second a appelé le premier le 11 avril, à 6 h 18 (du matin), sans préciser l’objet de son appel mais en sollicitant sa « bénédiction spirituelle ». La conversation, dans un mélange d’arabe et d’anglais, a duré 90 secondes et a été enregistrée par les services allemands, qui avaient placé Ganczarski sur écoute. Les propos échangés étaient vagues, allusifs, mais « empreints de gravité et de tristesse ». Quelques heures plus tard, l’Allemand tentera à plusieurs reprises, mais en vain, d’entrer en contact radio avec KCM au Pakistan.

Naouar, qui savait qu’il allait mourir, cherchait-il une sorte de réconfort moral auprès d’un camarade, d’un ami, capable de le comprendre et dont il avait gardé les coordonnées (c’est la thèse de la défense) ? Ou, en bon petit soldat, appelait-il son officier traitant en Europe pour le prévenir ? Une chose est presque établie. L’Allemand n’a pas pu donner implicitement son feu vert au Tunisien, en le bénissant, car, à en croire Belgacem Naouar, l’oncle du kamikaze (lui-même condamné en Tunisie à vingt ans de réclusion pour complicité active), son neveu l’avait informé dès le 9 avril de son intention de passer à l’action deux jours plus tard. La décision était donc prise avant la conversation avec Ganczarski. Connu en Afghanistan sous le nom d’Abou Mohamed el-Almani, ce dernier était-il un haut cadre d’Al-Qaïda ? Oui, selon le témoignage de Jack Roche, un repenti australien qui affirme que KCM et Ganczarski, qu’il présente comme un expert en radio et en informatique, se connaissaient « parfaitement bien ». Impossible, répond son avocat, Me Sébastien Bono, qui pointe les invraisemblances du dossier.

« Mon client parle mal l’arabe, explique-t-il. C’est davantage un “bidouilleur” qu’un expert en communication. Comment, dans ces conditions, faire de lui un cadre influent d’Al-Qaïda ? D’autant qu’Oussama Ben Laden n’a pas l’habitude d’accorder sa confiance à des gens qui ne sont pas Égyptiens ou originaires, comme lui, de la péninsule Arabique. En réalité, Ganczarski est un fondamentaliste mais n’a pas un CV de combattant et n’est pas passé par la Bosnie. Il a rejoint l’Afghanistan des talibans pour y vivre en accord avec ses convictions, avec sa femme, convertie comme lui, et leurs quatre enfants. Mais son épouse ne s’est pas adaptée et sa fille était diabétique. C’est la raison de leur retour en Allemagne, en septembre 2001. »

Identité d’emprunt

Walid Naouar, lui, est principalement accusé d’avoir, le 12 mars 2002 à Paris, acheté sous une identité d’emprunt le téléphone satellitaire Thuraya (prix : 1 367 euros, versés en liquide) utilisé par son frère à Djerba pour contacter KCM. Interrogé par les limiers de l’antiterrorisme dès le 17 avril, il a commencé par leur dissimuler son achat, avant d’avouer, après son arrestation en novembre de la même année. Pour l’accusation, son comportement autant que les « convictions radicales » qu’il affichait – le fond d’écran de son téléphone portable était à l’effigie de Ben Laden – font de lui un complice. Nizar, son frère, qui le savait débrouillard et intelligent, lui aurait demandé de lui rendre service, tant pour le téléphone que pour l’obtention de faux papiers.

Walid se doutait, il l’a avoué par la suite aux enquêteurs avant de revenir sur ses déclarations, que son frère « préparait quelque chose ». Mais que savait-il exactement ? Pouvait-il sciemment l’aider à se faire exploser ? Et pourquoi n’a-t-il pas tenté de prendre la fuite, entre avril et novembre 2002, alors qu’il en avait la possibilité ? Me Tarik Abahri, son défenseur, souligne un autre détail qui ne cadre pas : « Quelques minutes après avoir, à Roissy, remis le Thuraya à une connaissance en partance pour Djerba, Walid s’est empressé de faire la détaxe de l’appareil. Est-ce que récupérer la TVA est vraiment la première chose qui vient à l’esprit d’un complice de terroriste ? » La Cour appréciera. Verdict le 6 février.

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