Politique

Quand le conflit s’ensable

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Depuis le 10 juin 2008, les troupes d’Asmara occupent une partie du territoire national. Reportage sur le front érythréen, où deux armées se font face. Sans combattre.

Moulhoulé est un petit village de pêcheurs, distant seulement d’une quinzaine de kilomètres de la frontière avec l’Érythrée. Ses habitants voyaient leur avenir avec optimisme. Le président Ismaïl Omar Guelleh avait décidé d’y installer un poste-frontière. Autre promesse de développement, beaucoup plus ambitieuse celle-là : un gigantesque projet de pont devant enjamber le détroit de Bab el-Mandeb, véritable verrou de la mer Rouge. Le coût du chantier, évalué à 35 milliards de dollars, ne semblait pas rebuter les investisseurs emmenés par Tarek Mohamed Ben Laden, demi-frère d’Oussama et patron du groupe émirati EIIC. Cependant, les rêves de grandeur de Moulhoulé se sont envolés le 16 avril 2008, après la première attaque perpétrée par l’Érythrée. Avant de s’effondrer totalement le 10 juin 2008, quand le président Issayas Afewerki a décidé d’occuper la colline de Gabla et son prolongement maritime, l’île de Ras-Doumeira, revendiqués par Asmara (voir J.A. n° 2473 du 1er juin 2008). L’intervention de l’armée djiboutienne a réussi à freiner la progression de l’ennemi et une initiative de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad, organisation sous-régionale dont l’Érythrée et Djibouti sont membres) a permis d’établir un fragile cessez-le-feu. Résultat : une petite portion du territoire djiboutien est sous contrôle érythréen, et Moulhoulé s’est transformé en poste de commandement des forces djiboutiennes engagées dans le conflit.

 

Attente inexorable

Pour rallier Moulhoulé depuis la capitale par la route, il faut compter plus de vingt-quatre heures. Mais faire le voyage en hélicoptère, c’est prendre le risque de déclencher une réaction des batteries antiaériennes érythréennes. Reste un vieux coucou de l’armée djiboutienne, datant des années 1960 et capable de se poser dans le désert. Au bout de quarante minutes de vol durant lesquelles le lieutenant Haroun slalome entre les reliefs volcaniques, l’avion se pose sans encombre. En bout de piste, le colonel Abderrahmane Cher, chef d’état-major de la marine nationale et commandant des forces djiboutiennes engagées dans le conflit. Avec une pointe d’humour dans la voix, le colonel affiche sa déception : « Je pensais que c’était la relève. » Il est vrai qu’au front il n’y a ni permission ni week-end. « Notre rythme est de dix semaines en poste pour une semaine à la maison. Ici la vie est dure, mais la gamelle est sûre », conclut-il en se dirigeant vers la base logistique.

Les cuisines se limitent en fait à une grosse marmite sur un feu de bois, à côté d’un « plan de travail », une plaque de ferraille posée à même le sol sur laquelle on épluche le peu de légumes achetés aux rares maraîchers de Moulhoulé et où l’on découpe la carcasse d’une chèvre égorgée quelques heures auparavant. « Mes hommes ont un moral d’acier, ils sont pressés d’en découdre », ment effrontément le colonel, qui finit par avouer que « l’attente de l’affrontement est de moins en moins supportable ». Une atmosphère digne du Désert des Tartares, célèbre roman de Dino Buzzati, qui raconte l’histoire d’un soldat affecté aux confins de son pays pour y attendre l’hypothétique attaque d’un ennemi invisible.

Les officiers qui secondent le commandant « ne sont pas habilités à répondre aux questions du visiteur ». Mais au fil des minutes, ils se confient, confirmant le caractère insoutenable de l’attente. « Quand le Conseil de sécurité de l’ONU va-t-il enfin se pencher sur le problème de Ras-Doumeira ? » Ou encore : « Qui de nos alliés, arabes ou africains, a suffisamment d’influence sur Afewerki pour le convaincre de se retirer ? »

Dans le regard de ces hommes, on ne perçoit pas de peur du combat, mais une forte inquiétude : que cette « drôle de guerre » dure indéfiniment. Il faut dire que Moulhoulé n’a rien de paradisiaque. En été, les températures peuvent dépasser les 50 °C le jour et être négatives la nuit. « À la chaleur s’ajoute une forte humidité, avec une teneur extrême en sel. Résultat : le tissu de nos uniformes se déchire comme du papier mâché et je vous épargne les conséquences de ce climat sur la peau », commente le colonel Cher.

 

Contact visuel permanent

Depuis Moulhoulé, l’officier commande environ 2 000 hommes, dont un bataillon de gendarmerie. Les troupes mobilisées représentent plus des deux tiers des forces de sécurité du pays. Le front s’étale sur une centaine de kilomètres, et comprend un dispositif d’une vingtaine de positions défensives équipées, chacune, de pièces d’artillerie de 120 millimètres. Les troupes peuvent-elles compter sur l’accord de défense avec la France ? « Nous bénéficions d’un soutien logistique et de renseignements, assure le colonel Cher, ancien élève de l’École de guerre de Paris. Mais nous avons tout de même dû attendre quelques jours après le début des hostilités pour voir nos amis français intervenir. »

Si Moulhoulé est calme, la tension y est toutefois perceptible. « Nous avons un contact visuel avec l’ennemi, mais nous avons ordre d’éviter de répondre à toute provocation. Même s’il est parfois bien difficile de respecter ces obligations », lâche un artilleur posté en première ligne, face à la colline de Gabla. En attendant le prochain affrontement, Moulhoulé est en passe de devenir la capitale d’un nouveau désert des ­Tartares.

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