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Politique

Au cœur de la junte

| Écrit par Cheikh Yérim Seck, envoyé spécial à Conakry

Soutenu par une poignée de jeunes gradés, Moussa Dadis Camara s’installe au pouvoir. Enquête sur l’entourage et les méthodes du nouvel homme fort de Conakry.

La scène est éloquente. Le 8 janvier, alors qu’il est en pleine séance de travail avec des membres de son équipe, Moussa Dadis Camara, le chef de la junte qui s’est emparé du pouvoir le 23 décembre en Guinée, reçoit la visite d’un de ses parents. L’homme, qui vient de la région de Nzérékoré, contrée reculée de la Guinée forestière qui vit naître « Dadis », apostrophe ce dernier en guerzé, sa langue maternelle. Irrité, le chef du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) s’emporte : « Pourquoi me parlez-vous en guerzé ? Pour prouver quoi à qui ? Pourquoi parlez-vous une langue qu’aucun de mes collaborateurs ne comprend ? Voilà comment vous avez réussi à exacerber l’ethnocentrisme dans ce pays. Je ne suis ni guerzé, ni soussou, ni peul, ni malinké, je suis guinéen tout court. Parlez-moi en français. »

Entré par effraction dans l’histoire de la Guinée, ce capitaine qui s’indigne comme un étudiant multiplie les coups de gueule pour convaincre son entourage que les choses ont changé. Et profite des situations les plus anodines pour indiquer ce qu’il attend des siens. Comme lorsqu’il lance au capitaine Kélétigui Faro, qu’il a nommé secrétaire général à la présidence, et qui se plaignait du comportement de certains membres du CNDD, trop exigeants à son goût : « Vous êtes mon meilleur ami, mais je ne suis pas d’accord avec vous. Vous avez un travail ingrat à accomplir et vous devez en accepter les contraintes. Je ne vous donnerai pas raison sous prétexte que vous m’êtes très proche. Votre poste est stratégique : si vous ne réussissez pas, j’échoue. Et il est hors de question que j’échoue. Je ne peux que réussir. »

Cette autre repartie illustre la méthode de travail du président ­autoproclamé : il s’entoure de ses proches, mais leur demande des résultats, se montre plus exigeant avec eux qu’avec les autres. Toute l’armée de quadras qui entoure Dadis provient des différents cercles constitués au cours de sa vie passée. Boubacar Barry, le ministre d’État à la Présidence chargé de l’Aménagement du territoire, de la Construction et du Patrimoine bâti public, est, depuis longtemps, inséparable du nouveau chef de l’État. C’est chez lui, sur la corniche du quartier de Madina, dans la banlieue de Conakry, que celui qui n’était alors que capi­taine passait le plus clair de son temps. À l’époque persécuté par sa hiérarchie, Dadis trouvait une oreille attentive auprès de « Boubah », un architecte discret, formé à Dakar et à Paris.

 

Contre-coup d’État ?

Soucieux d’éviter un contre-coup d’État que prédisent sans cesse les rumeurs, Moussa Dadis Camara a verrouillé le système sécuritaire, plaçant ses hommes à tous les postes stratégiques. Pour assurer sa propre protection, il a nommé Claude Pivi, son homme lige au sein de la troupe, ministre chargé de la Sécurité présidentielle. Ce sous-lieutenant à la formation sommaire, maître d’œuvre de la mutinerie de mai dernier, est très influent au sein de l’armée. Le 24 décembre, alors que Dadis et le général de brigade Mamadouba « Toto » Camara se disputaient la tête du CNDD, au risque de faire échouer le putsch, c’est lui qui fit irruption dans la salle où se réunissaient les officiers pour lancer à la cantonade : « Les hommes veulent Dadis. N’im­porte qui d’autre se proclamant président sera abattu. »

 

Militaires aux arrêts

Pour mettre les forces armées sous sa coupe, le nouvel homme fort de Conakry a commencé par faire le ménage. Le 28 décembre, le chef d’état-major, le général Diarra Camara, et vingt et un officiers généraux ont été mis à la retraite d’office. Depuis la prise du pouvoir, seize militaires ont été placés en détention au camp Alpha-Yaya-Diallo. Parmi eux figurent trois généraux : outre Diarra Camara, l’ex-chef d’état-major de la marine, le vice-amiral N’fali Daffé, et son adjoint, le contre-amiral Fassiriman Traoré sont incarcérés. Deux colonels, dont Vivas Sylla, proche de Lansana Conté, et trois commandants, dont Siaka Camara, neveu du président défunt et ex-membre de la garde présidentielle, sont également aux arrêts.

Oumar Bah, commandant de la 4e région militaire de Nzérékoré et proche du nouveau président, a été choisi pour remplacer le général Diarra Camara. Pour cadenasser totalement l’armée, le lieutenant-colonel Sékouba Konaté, qui orchestra le coup d’État avec Dadis, a été nommé ministre de la Défense. Surnommé Le Tigre, ce Malinké qui a grandi à Conakry, en pays soussou, est aujourd’hui de facto le coprésident de la Guinée. Aucune décision ne peut être prise sans son aval. Quand il tape sur la table – ce qui lui arrive lorsqu’il est contrarié –, le chef de l’État doit déployer des trésors d’arguments pour le convaincre, à défaut de suspendre ou d’annuler la décision contestée. C’est notamment ce qui s’est passé le 6 janvier. Informé de la composition de la délégation qui devait sillonner les capitales de la sous-région pour plaider en faveur de la levée des sanctions décrétées contre le régime, il a vigoureusement réagi : « Je ne suis pas d’accord sur le choix des émissaires. Il y a parmi eux des traîtres qui ont voulu faire échouer le coup d’État. Je ne leur fais pas confiance. Ils ne feront pas partie de la délégation. » À ce ton comminatoire, le chef de la junte a répondu avec douceur : « Pardon, mon frère, comprends. J’ai la même opinion que toi sur ces hommes. Mais, maintenant que nous sommes au pouvoir, nous devons oublier et pardonner. »

 

Complices dans l’adversité

Amis de longue date, liés par une solidarité objective après avoir tous deux été des parias dans l’armée, les deux officiers se vouent de l’estime et du respect réciproques. Complices, ils concoctent à deux les décisions et en informent les autres membres du CNDD. Au cas où certains formuleraient des objections ou des réserves, la voix calme de Dadis se charge de convaincre. Soucieux de rallier tout le monde à son action, ce dernier prend le temps de l’explication, recueille des avis, recherche le consensus… ­Chaque fois que se clôt un débat sur une question particulière, il demande que la position arrêtée soit traduite en ordonnance. Il signe et met lui-même le cachet, qu’il garde par-devers lui. Moussa Dadis Camara n’a pas encore de secrétaire, ni de bureau. Les textes qu’il paraphe sont saisis par Kélétigui Faro ou Boubacar Barry.

 

Levée des sanctions

En dehors de ce cercle restreint de proches, seul le Premier ministre, Kabiné Komara, nommé le 30 décembre, est associé aux décisions. Âgé de 58 ans, ce technocrate en prove­nance de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), modéré et ouvert sur le monde, apporte une touche de modernité à des militaires qui ne connaissent que le métier des armes. Doté d’une forte capacité de persuasion, Komara polit le discours de Dadis. Dans un contexte international de plus en plus favorable à l’abolition de la peine de mort, il a insisté pour faire supprimer une phrase lourde de sens qui figurait dans l’adresse à la nation lue le 31 décembre par le chef de l’État : « Celui qui tue mérite la mort. » Ayant reçu carte blanche pour choisir les membres de son gouvernement, en dehors des titulaires des ministères de souveraineté, le Premier ministre a une première partition à jouer : prendre contact avec les partenaires du pays pour obtenir la levée des sanctions et faire revenir les bailleurs de fonds. Vaste chantier, d’autant plus urgent que les slogans triomphalistes de la junte ne tarderont pas à être balayés par les dures réalités du quotidien des Guinéens.

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