Politique

Augustin Matata Ponyo : « Nous sortons tout juste la tête de l’eau »

Dans le cadre d’une enquête sur l’état de l’économie de la RD Congo, à paraître dans Jeune Afrique daté du dimanche 14 avril, Augustin Matata Ponyo, Premier ministre du pays depuis le 18 avril 2012, décrypte la situation économique et financière du pays.

Mis à jour le 14 avril 2013 à 11:27

Augustin Matata Ponyo fait le bilan après un an passé au poste de Premier ministre de la RD Congo. AFP

Jeune Afrique : Un an après votre nomination à la primature, quel bilan dressez-vous de votre action ?

Augustin Matata Ponyo : Nous avons stabilisé l’économie. La plupart de nos indicateurs sont au vert : la croissance économique est soutenue, à 7,1%, le taux de change du franc congolais par rapport au dollar est stable depuis trois ans et nos recettes fiscales sont en hausse [à 2,9 milliards d’euros en 2012, soit un bond de 32% entre 2011 et 2012 NDLR]… Quant à la balance des paiements, elle s’est améliorée significativement ! Mais il reste encore énormément à faire. Nous sommes comme un homme qui sort tout juste la tête de l’eau, mais il nous faut nous relever complètement…

La situation budgétaire du pays s’est améliorée, avec des recettes en hausse de 32% entre 2011 et 2012… Comment est-ce possible ?

J’ai été deux ans ministre de l’Économie, je connais les rouages de l’administration et ses problèmes, en particulier la corruption élevée. Pour augmenter les recettes, nous avons déclaré la guerre à la fraude, notamment dans les douanes. Par ailleurs, nous avons mis en place la TVA, en dépit d’une opposition forte. Notre chantier le plus important reste l’élargissement de notre base fiscale, compte-tenu de l’importance du secteur informel.

Notre chantier le plus important reste l’élargissement de notre base fiscale, compte-tenu de l’importance du secteur informel.

Mais de nombreuses entreprises se plaignent d’un harcèlement administratif en RDC… Avec ces mesures pour augmenter les recettes de l’État, ne risquez-vous pas de l’aggraver ?

Le harcèlement des entreprises existe parfois, je ne le nie pas, et il ne va pas disparaître tout de suite. Il nous faut éviter d’entraver l’activité des entreprises, mais en même temps, il nous faut donner des signaux forts en matière de lutte contre la fraude…

Vous cherchez à attirer des investisseurs étrangers dans des projets d’infrastructures… Pour le moment, les résultats sont maigres…

Avec un budget qui reste faible, par rapport aux immenses besoins de la RD Congo, le recours aux partenariats-public-privés (PPP) est une option incontournable. Mais nous en sommes conscients, seule l’amélioration du climat des affaires, et la création de véritables opportunités économiques permettront d’attirer des multinationales dans des projets d’infrastructures. Il nous reste encore du chemin à parcourir.

Parmi les projets emblématiques, celui du barrage hydroélectrique d’Inga 3. Des représentants de l’Afrique du Sud étaient à Kinshasa début mars. Quelles sont les conclusions des discussions ?

Un protocole d’accord entre nos deux pays a été préparé et il va être examiné prochainement en conseil des ministres. Il s’agit pour l’Afrique du Sud de nous aider à faire avancer ce projet d’électrification. Les Sud-africains nous achèteront une partie de l’électricité produite, et participeront à la construction du barrage.

Avez-vous bouclé le budget de 9 milliards de dollars nécessaires à la réalisation de ce grand projet ?

La Banque mondiale nous soutient, j’en ai discuté le 26 mars avec son vice-président. Mais c’est vrai que, pour le moment, nous n’avons pas encore de montant ferme. Mais nous n’en sommes encore qu’aux études de faisabilité du projet. Nous n’avons pas de date de mise en œuvre à ce jour.

Malheureusement, après cette visite, les enquêteurs du FMI nous disent être restés sur leur soif et ne pas avoir progressé dans leurs investigations.

Le FMI a envoyé un mauvais signal aux investisseurs en arrêtant ses programmes dans le pays en février dernier. L’institution reproche à la RD Congo la conclusion du contrat minier Comide à la société ENRC, dans des conditions jugées opaques…

Le FMI dit deux choses. D’un côté il reconnaît notre meilleure gestion macro-économique et nous donne un satisfecit. Mais de l’autre, il nous reproche le manque d’information autour du contrat miner Gécamines – Comide au Katanga. Une mission spéciale de l’institution était en RD Congo début mars pour étudier spécifiquement cette affaire. Malheureusement, après cette visite, les enquêteurs du FMI nous disent être restés sur leur soif et ne pas avoir progressé dans leurs investigations. Ils nous ont demandé des informations supplémentaires.

Quelles sont les données manquantes ?

Il s’agit des conditions d’obtention du contrat. Ces informations ne sont pas entre les mains du gouvernement, mais de la Gécamines. La société publique est en train de rassembler ces données. Nous espérons qu’elle le fera au plus vite pour que le FMI reprenne ses programmes en RD Congo.

Le secteur minier reste un secteur majeur de l’économie congolaise. La RDC n’est-elle pas trop dépendante de ce secteur ?

Les mines représentent encore 33% du PIB congolais. C’est un domaine important, mais qui devrait être le démarreur de l’économie. À côté il faut aussi que nous construisions une véritable industrie de transformation. Mais notre priorité fondamentale, c’est le secteur agricole. C’est là que nous pouvons avoir l’impact le plus important sur la population.

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Pour nous cela passe par le soutien à l’agriculture vivrière, mais aussi le développement de grands projets agricoles en PPP. Nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à importer près de 1,3 milliard de dollars de produits alimentaires alors que nous disposons de 80 millions d’hectares de terres arables…

Le Nord-Kivu recèle justement de belles potentialités agricoles et minières. Quel développement économique peut-on envisager pour cette province, touchée par les conflits entre différents groupes armés, notamment pour le contrôle des réserves de minerais de coltan et de cassitérite ?

Seul le tiers de cette province est frappé par l’insécurité. Là encore, c’est d’abord sur l’agriculture qu’il faut compter. La terre de cette province est extrêmement fertile. De grands élevages pourraient aussi y être installés. Mais pour que le potentiel agricole puisse vraiment se développer, au Nord-Kivu comme ailleurs, il faut des routes et voies ferrées. D’abord au centre de la RDC, pour désenclaver le pays et mieux l’unifier, mais aussi pour relier des régions frontalières, notamment à l’Est et au Sud.

Ce qui s’est passé à Lubumbashi relève plus du folklore que d’autre chose…

En matière sécuritaire, n’êtes-vous pas inquiété par la récente attaque du mouvement dit des Kata-Katanga du 24 mars sur Lubumbashi, qui vient s’ajouter aux problèmes des deux Kivu ? Il y a tout de même eu 35 morts dans cette opération.

Ce qui s’est passé à Lubumbashi relève plus du folklore que d’autre chose… On ne vient pas bouleverser un pays ou une province avec 21 fusils. Je ne suis absolument pas inquiet de la situation sécuritaire au Katanga.