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La délicate évolution du franc CFA

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Quinze ans après la dévaluation, la monnaie de la zone franc cherche à évoluer pour répondre aux attentes des économies africaines et à un contexte international décloisonné et totalement bouleversé.

Quinze ans le 11 janvier 2009. Déjà. On se souvient des traits tirés de Michel Roussin. Après des jours de négociations, le ministre français de la Coopération, monté au créneau sur ce dossier sensible, était parvenu à convaincre les ministres des Finances des quinze pays de la zone franc à consentir une dévaluation historique de leur monnaie. Le 11 janvier 1994, l’ancien franc de la communauté financière d’Afrique (CFA) perdait la moitié de sa valeur. « Cette mesure correctrice était indispensable pour enrayer la chute des cours des matières premières et stopper la surévaluation de cette monnaie, qui menaçait de creuser les déficits budgétaires et l’endettement des États », continue-t-on d’expliquer à la Banque de France. Un avis partagé par les milieux financiers africains, malgré le lourd impact social de la décision. « La croissance est bien supérieure à celle d’avant la dévaluation. Les déficits sont réduits. L’indice de production et les avoirs extérieurs sont en hausse. Rien de commun avec la situation qui prévalait alors », plaide Soumaïla Cissé, le président de la Commission de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA).

 

Maîtrise de l’inflation

Après l’ancrage du franc CFA à l’euro et l’amélioration des politiques budgétaires dans les deux unions en 1999 – UEMOA et Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) – avec l’entrée en vigueur de pactes de convergence, la zone franc continue d’enregistrer de meilleurs résultats que le reste du continent dans la maîtrise de l’inflation. Elle a atteint 2,4 % au sein de l’UEMOA et 2,7 % en zone Cemac sur la période 1997-2007, contre 11 % ailleurs en Afrique. « La marge de compétitivité a été conservée sans aucune difficulté au moment du passage à l’euro », assure Charles Konan Banny, l’ancien Premier ministre ivoirien et gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

Un bilan positif qui n’empêche pas de s’interroger sur « l’exception monétaire franco-africaine » et l’avenir du franc CFA. Des voix s’élèvent pour lui donner une nouvelle impulsion dans l’objectif de la faire coller aux exigences d’économies africaines moins dépendantes et moins fragiles qu’il y a quinze ans ainsi qu’à un environnement économique international qui a bien changé depuis 1994. Car si le rattachement à l’euro n’a pas modifié la parité du franc CFA, rien n’indique en revanche qu’il facilite les échanges, les investissements et, au final, la croissance. Des pays qui ne sont pas dans la zone franc, à l’instar du Ghana, enregistrent de bien meilleures performances économiques. L’UEMOA affichait un taux de croissance moyen de 3 % l’an dernier, contre 2,6 % en 1994. Celui de la Cemac est passé de 1 % il y a quinze ans à un timide 4 % en 2007, alors que l’Afrique subsaharienne enregistrait une performance de 7,2 % l’an dernier.

De plus, le manque de « fluidité » persiste entre les régions très différentes de la zone : celle du pétrole des pays d’Afrique centrale, qui a dépassé les 5 300 milliards de F CFA (8 milliards d’euros) d’avoirs en juin dernier, et celle de l’Afrique de l’Ouest plutôt dominée par le cacao et l’or blanc, dont les avoirs cumulaient péniblement 4 300 milliards de F CFA à la même date. « Il n’y a pas de régime de change idéal, note Konan Banny. Au régime fixe choisi au sein de la zone franc doivent correspondre des politiques économiques, financières et budgétaires suffisamment flexibles pour préserver constamment la compétitivité par rapport aux concurrents étrangers. »

 

La parité fixe remise en cause

Mais la persistance d’un euro fort, structurellement surévalué face au dollar, qui rend certaines exportations peu compétitives, à commencer par le coton des pays producteurs ouest-africains, renforce l’argumentaire des partisans d’une évolution nécessaire du franc CFA. Pour eux, si la parité fixe avec la monnaie de la zone euro est un facteur de stabilité, elle dépossède les quinze pays africains de la gestion de leur balance des paiements, un levier majeur de pilotage d’une économie en fonction de l’évolution des échanges et des cours des devises.

« L’ancrage à l’euro suspend notre monnaie à la conjoncture européenne, qui ne reflète pas la réalité de nos économies et nous prive d’une partie du pilotage des politiques monétaires, confirme Soumaïla Cissé. Nous devons aller vers plus de flexibilité et nous ouvrir aux marchés financiers en laissant flotter le franc CFA ou en l’intégrant à un panier d’autres devises comme le dollar ou le yuan chinois. » Cette formule aurait ainsi l’avantage d’introduire le principe d’un flottement contrôlé – autrement dit une gestion souple – qui permettrait de corriger les effets néfastes dus à la surévaluation par rapport au dollar. « Cette question de la parité fixe doit en tout cas être discutée », note Abou Bakar Traoré, ministre malien des Finances.

Toutefois ces changements, s’ils voient le jour, prendront du temps et n’interviendront qu’après des décisions communes des chefs d’État des pays membres. Au moins en théorie, la situation devrait se clarifier lorsque le franc CFA sera fondu dans une monnaie commune à l’Afrique comme cela est annoncé pour… 2021. « En attendant cette échéance, il faut étendre cette monnaie à d’autres pays de manière à concurrencer le naira nigérian, préconise le président de la Commission de l’UEMOA. Mais toute nouvelle avancée dans l’intégration régionale suppose une convergence des politiques budgétaires et surtout l’existence plus affirmée de marchés africains. « Il faut cesser de croire que la monnaie peut tout, tempère Damo Justin Barro, ancien vice-gouverneur de la BCEAO. Vous aurez beau avoir une monnaie forte, à taux fixe ou non, arrimée ou pas à une grande devise, elle ne pourra rien dans une économie peu développée. » 

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