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Bonne chance Mister President

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Obama le sapeur-pompier ?

Romancier* et professeur de littérature francophone à l’université de Californie-Los Angeles (Ucla), lauréat du prix Renaudot 2006

Mis à jour le 12 juin 2015 à 14:02
Alain Mabanckou

Par Alain Mabanckou

Alain Mabanckou est écrivain et professeur de littérature francophone à UCLA (États-Unis). Depuis 2016, il occupe la chaire de création artistique au Collège de France.

En ce 20 janvier 2009, l’Amérique entame donc une nouvelle ère avec la présidence de Barack Obama. Le monde entier y voit un signe très positif, et le peuple américain accorde au nouveau locataire de la Maison Blanche un crédit sans précédent, qu’on prendrait, si on ne faisait pas attention, pour une adhésion forcée telle que nous en connaissions à l’époque des régimes rouges. En effet, à en croire les sondages de CNN-Opinion Research, 82 % des Américains font confiance au nouveau président, alors qu’à leur époque Bill Clinton et George Bush n’avaient obtenu respectivement « que » 67 % et 65 % d’opinions favorables dans la période de transition du pouvoir.

Tout semble donc parfait, et l’espoir chanté par Obama continue à produire ses effets positifs. Il faut signaler aussi le profil « ethnique » très varié de l’équipe gouvernementale, dans laquelle on retrouve des Afro-Américains, des Américains d’origine asiatique ou hispanique. Bref, une photo qui est censée recentrer les choses, faire oublier les années Bush et donner aux États-Unis le visage d’une nation réconciliée avec elle-même après une histoire tumultueuse marquée par les assassinats mystérieux de ceux qui, comme Luther King, Kennedy ou encore Malcolm X, ont œuvré pour la reconnaissance des droits civiques des minorités.

 

Qu’en est-il du « monde noir », en particulier de l’Afrique ? Nous assistons à une vague d’euphorie, dont les conséquences risquent d’être douloureuses lorsque le président sera confronté à la « réalité du pouvoir ». Il n’est pas exagéré d’avancer que beaucoup d’Africains regardent Barack Obama comme leur chef d’État par procuration. C’est tout juste s’ils ne lui demandent pas de venir éradiquer les maux de l’Afrique par un coup de baguette magique.

Gouverner, c’est prendre des décisions. Obama n’y échappera pas. Et ces décisions concerneront d’abord et avant tout le peuple américain, car ce n’est pas l’Afrique qui a élu ce président. Il serait illusoire de penser que l’Amérique que nous connaissions jusqu’à présent comme le gendarme du monde va se métamorphoser en sapeur-pompier pour lutter contre les multiples « incendies » qui ravagent notre continent. Barack Obama a certes des attaches africaines, mais cela suffit-il pour lui faire porter une aussi lourde charge alors même que son propre pays est plongé dans une récession économique susceptible de fragiliser son premier mandat, voire son second ? L’urgence de sa présidence est-elle l’Afrique ?

 

Certains diront qu’il est kényan, que l’eau chaude n’oublie jamais qu’elle a été froide. D’autres ajouteront qu’il a une obligation d’aider l’Afrique – ne serait-ce qu’en blâmant les dictatures –, car nous autres Africains n’auront peut-être plus une chance historique de cette envergure. C’est oublier ce qui fonde aujourd’hui l’identité afro-américaine : la quête de ce lien qui ferait qu’une personne de couleur soit considérée comme un Américain à part entière et non entièrement à part. Pour cela, la route est longue et sinueuse. L’Amérique est encore malade, blessée et porte mal les pansements qui sont censés recouvrir sa fracture « ethnique ». Tout chirurgien qui se penche sur le lit de cette malade sait que la plaie est profonde et que l’alcool et le mercurochrome ne suffiront plus. Que valent deux mandats face à une anémie qui dure depuis des siècles ?

Conscients de cela, nous devons nuancer notre enthousiasme, qui n’est fondé que sur la couleur de la peau et sur les origines de l’homme fort de Washington. Il nous faut plutôt exhorter le nouveau président à entamer une véritable médecine afin que le peuple américain soit uni, puisque Barack Obama est avant tout le président des États-Unis d’Amérique.

Il nous reste à souligner qu’une Amérique unie, réconciliée, influera sur les rapports avec le reste du monde – y compris le continent africain. Et ce n’est qu’à ce prix que nos dirigeants seront amenés à prendre leurs responsabilités, puisque le redressement de l’Afrique est une histoire africaine…

 

*Son dernier roman : Black Bazar, éditions du Seuil.