Livres

Pierre P. contre Dr K.

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Le pamphlet que le journaliste Pierre Péan consacre au ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner en dit autant sur son auteur que sur l’objet de sa colère.

C’est le dernier coup de canon éditorial de l’artilleur Péan – le vingt-huitième en trente-quatre ans de carrière –, même si ce n’est pas, loin de là, le plus glorieux. Bonnes feuilles dans Marianne, tirage massif (plus de 100 000 exemplaires) et scandale médiatique : la technique, très kouchnérienne en somme, est éprouvée. Tout comme semble désormais déposée la marque de fabrique à succès de notre écrivain-détective : une enquête de procureur uniquement à charge pour laquelle, étrange paradoxe, le fait de ne pas rencontrer son sujet, pourtant à portée de main, est revendiqué comme une précaution de salut public.

Pas plus qu’il n’avait mis les pieds au Rwanda pour commettre, il y a trois ans, son pamphlet Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan n’a donc jugé utile de confronter ses vérités avec celles de Bernard Kouchner. Cela donne Le Monde selon K., 324 pages au vitriol qui en disent autant sur leur auteur que sur l’objet de sa colère.

Les journalistes n’aiment pas beaucoup Kouchner : ses poses, ses certitudes assénées, son côté tiers-mondain et la façon agaçante qu’il a de leur voler la vedette… Enquêter sur un homme qui, dixit Péan, a « réinventé des morceaux entiers de sa propre histoire », c’était donc s’assurer à l’avance un accueil gourmand tant de la part des médias que de celle des députés de l’opposition, aux yeux desquels il est passé à l’ennemi un jour de mai 2007, en acceptant de devenir le ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy.

Et c’est vrai que certains passages du livre – qui est tout sauf une biographie et qui, du propre aveu de son auteur, ne contient pas de révélations – ont quelque chose de réjouissant. La scène du sac de riz sur l’épaule de K., répétée trois fois sur la plage de Mogadiscio histoire de trouver le bon angle pour les caméras, vaut le détour. Tout comme le récit des sincérités successives d’un homme qui sait comme nul autre humer le sens du vent et ne laisser à personne le soin d’enluminer sa propre icône.

Cette fois, pourtant, la greffe prend mal et la presse ne suit plus. Tant que les dérapages de Péan ne concernaient que la tragédie du génocide rwandais, lointaine et mal connue, cela ne choquait pas grand monde et passait presque pour un exercice salutaire de politiquement incorrect. Mais il s’agit là de Bernard Kouchner…

 

« Cosmopolitisme »

Pour bien comprendre, il faut lire tout le livre et pas seulement les trente dernières pages du chapitre « L’Afrique, le fric » consacrées aux relations, contractuelles mais ambiguës, du docteur Kouchner avec le Gabon et le Congo et qui lui ont valu d’être interpellé à l’Assemblée nationale, le 4 février. Cela fait un certain temps que Péan surfe sur une vague kaki, cocardière et « fanamili », nationaliste et antimondialiste, quelque part entre Jean-Pierre Chevènement et Charles Pasqua. Ce fil rouge – qui l’amène à défendre avec acharnement l’honneur de la France au Rwanda et à voir la longue main de l’Oncle Sam à l’œuvre du Darfour à la Somalie, de l’Érythrée au Kosovo et des Grands Lacs aux « dérives » atlantistes de Nicolas Sarkozy – court en filigrane dans le procès qu’il instruit contre Kouchner.

Pourquoi pas, après tout. Mais il y a plus sérieux. Accusé de « cosmopolitisme anglo-saxon », de constituer « un danger public pour la France » et d’être « fou de pouvoir », l’ancien French Doctor aurait en outre l’« obsession » de sa « double judéité », comme si, ajoute Péan, « il voulait indiquer qu’il faut chercher là le principal moteur de ses actes ».

À preuve, susurre l’auteur, cette attitude éminemment suspecte de Kouchner repérée un certain 13 octobre 2007, à Trouville, alors qu’il regarde à la télévision, en compagnie de Sarkozy, un match de rugby France-Angleterre. Il se fige au garde-à-vous lors du God Save the Queen et affiche « une ostensible indifférence lors de l’hymne national ». Et Péan de conclure : « Kouchner, à sa manière, siffle La Marseillaise ». Kouchner, l’« anti-France » ? On n’en est pas très loin et le malaise devant de telles allusions est, lui, bien perceptible.

 

Pacte avec le diable

Si « obsession » il y a, en réalité, c’est bien celle de Pierre Péan pour le Rwanda. Deux longs chapitres de ce libelle sont consacrés à la faute majeure de Bernard Kouchner, selon l’auteur : avoir pactisé avec le diable, l’homme qui « salit la France », le serial killer des Grands Lacs, le « boucher » Paul Kagamé. Péan ne le cache pas. « C’est à propos du Rwanda, écrit-il, et de la nouvelle politique qu’il mène à l’égard de ce pays depuis son arrivée au Quai d’Orsay que je me suis vraiment intéressé à ce personnage. »

Le polémiste juge « insupportable » que Kouchner poursuive au nom de la France un « flirt éhonté » avec le régime de Kigali, qui représente tout ce que, manifestement, il déteste : anglophone, soutenu par les Américains et Israël, né d’un génocide dans lequel la politique africaine de François Mitterrand porte une part de responsabilité passive.

Au passage, Pierre Péan développe à nouveau la thèse qui fut la sienne dans Noires fureurs, blancs menteurs : celle d’un génocide planifié (et partiellement exécuté) par Kagamé lui-même. Mêmes arguments, mêmes « témoins » à charge recrutés uniquement au sein de la diaspora des opposants en exil. Ainsi, le massacre des Tutsis de Kibagabaga, qui a tant ému Kouchner, en mai 1994, aurait selon Péan été commis par les « Khmers noirs » du FPR pour « punir » la population de ce quartier d’avoir soutenu un parti rival, le PL-Power. Pour étayer pareil renversement de l’Histoire – on croyait savoir que de violents combats avaient eu lieu à Kibagabaga et que le PL-Power était un parti extrémiste antitutsi –, Péan ne se fonde sur aucune connaissance du terrain, aucune enquête personnelle. S’il existe une méthode « insupportable », c’est bien celle-là…*

Au regard de ce qui précède, les quelques pages liminaires consacrées aux activités de B.K. Conseil, B.K. Consultants et Imeda en Afrique centrale ressemblent à un coup de grâce. Même si le lien entre ces contrats passés et le limogeage, en mars 2008, du ministre de la Coopération Jean-Marie Bockel, à la demande expresse des chefs d’État concernés, est très largement exagéré, on y retrouve là le meilleur Péan. Le vrai journaliste d’investigation. Le Péan d’autrefois, avant les dérives de son « obsession rwandaise ».

 

* Le PL-Power rassemblait exclusivement la fraction hutue génocidaire du Parti libéral. Son fondateur, Justin Mugenzi, est actuellement détenu par le TPIR à Arusha. Prétendre, comme le fait Péan, que les Tutsis de Kibagabaga aient pu « pactiser » avec ce groupe est donc totalement invraisemblable. Quant au massacre de Kibagabaga, il a été commis par des milices Interahamwes entre la fuite des FAR (armée gouvernementale), qui tenaient ce quartier de Kigali, et l’arrivée de l’APR (les troupes de Kagamé).

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