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Cet article est issu du dossier «Harraga: Un tabou maghrébin»

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Société

Les vertiges de l’eldorado européen

« Personne n’ose le dire, mais si le Maroc ouvrait ses frontières pendant une heure, on serait des milliers à partir », confie Hassan. À 34 ans, il a tenté trois fois de rejoindre l’Europe. Les bateaux surchargés, les centres de la Croix-Rouge, les passeurs malhonnêtes, il a connu toutes les galères. Après deux échecs et un séjour de quelques semaines en Libye, il atteint finalement l’Italie en 2006. Au bout de deux ans de petits boulots – du « bricolage », comme il dit –, c’est l’expulsion. Il n’a pas pour autant renoncé à son rêve. « Au Maroc, soit je ne trouve pas d’emploi, soit je suis payé une misère. Là-bas au moins, je faisais le travail dont les Européens ne voulaient pas », raconte-t-il. Maçon ou soudeur, Hassan gagnait jusqu’à dix fois son salaire marocain, soit autour d’une quarantaine d’euros par jour.

Comme un tiers des harraga marocains (selon des estimations du Programme des Nations unies pour le développement, Pnud), Hassan est originaire du « triangle de la mort », entre Marrakech, Beni-Mellal et Khouribga. « Les causes sont d’abord économiques, explique Mohamed Khachani, président de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (Amerm). Dans ces régions rurales, des familles vont jusqu’à envoyer leurs enfants dans l’espoir qu’ils subviennent à leurs besoins. »

Installée depuis 2001 à Khouribga, l’Association des amis et familles des victimes de l’immigration clandestine (Afvic) multiplie les campagnes d’information et les interventions dans les écoles pour raconter le drame des « damnés de la mer ». « Il ne s’agit pas seulement de faire peur mais de convaincre qu’il y a un avenir ici », explique son président, Khalid Jemmah. Mais la tâche est difficile : les passeurs ont investi la zone et promettent l’eldorado à une jeunesse désœuvrée, moyennant 30 000 à 60 000  DH le voyage (2 700 à 5 400 euros).

Sous la pression de ses voisins européens, qui lui ont longtemps reproché de faire preuve de laxisme, Rabat affiche depuis 2005 une « ferme détermination ». Dans le cadre d’un accord de coopération, l’Union européenne a octroyé, en 2006, 70 millions d’euros d’aide au royaume pour surveiller ses côtes. « Mais l’action du gouvernement sera inefficace tant qu’on ne luttera pas contre la corruption des autorités locales, complices des passeurs », considère Jemmah.

« Le harrag est devenu un mythe, dont la mort fait intimement partie. Pour certains jeunes, c’est un passage obligé pour reconquérir leur autonomie et leur dignité », ajoute Khachani. Un mythe abondamment nourri par l’exemple des Marocains résidant à l’étranger (MRE). Leur attitude ostentatoire, qui tend parfois à l’arrogance, fascine bon nombre de Marocains. « Pendant onze mois, on tente de convaincre des dangers d’un départ clandestin. Mais quand les MRE reviennent au pays, notre action est réduite à néant », se désole Jemmah. « Dans les banques, ils ont un guichet réservé. Ils ne font pas la queue et sont bien traités », raconte Amina. À 28 ans, munie d’une maîtrise en biologie, elle gagne sa vie comme femme de ménage et rêve de rejoindre sa sœur en région parisienne. « Personne ne nous respecte. Rien ne pourra me convaincre que c’est mieux ici. Vous savez, un chat ne s’enfuit pas d’une maison où il y a une fête », ironise-t-elle.

Les autorités ne peuvent l’ignorer, le rêve d’émigration est avant tout l’expression d’un profond malaise social, qu’une politique purement sécuritaire ne peut suffire à enrayer. « Pendant longtemps, la société civile se sentait isolée. Mais, récemment, le ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité a commencé à s’intéresser à notre travail », se félicite Mourad Gourouhi, directeur de l’association Tanmia, qui fournit des outils de communication aux différentes organisations de la société civile. « Le 4 février, nous avons lancé le kit pédagogique « Pourquoi je veux émigrer ? ». Le ministère nous en a commandé pour les diffuser dans les écoles », se réjouit-il. L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), lancée par le roi Mohammed VI en 2005, se veut aussi une réponse globale à ce drame humain.

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