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Cet article est issu du dossier «Harraga: Un tabou maghrébin»

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Société

Les damnés de la mer

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Lundi 19 janvier, La Marsa, à 20 km de Tunis. Pendant que les secouristes plongent non loin de là à la recherche des naufragés portés disparus, la mère d’un harrag arpente la plage en hurlant sa douleur. « Mon âme, mon âme, même mon ventre a brûlé ! » s’époumone-t-elle, comme si ses cris de détresse allaient faire revenir son fils.

Quelques heures plus tôt, entre 3 heures et 4 heures du matin, par une nuit noire et glaciale, une frêle barque de pêcheur quittait une crique proche de la falaise de Gammarth avec à son bord 35 hommes, soit trois fois plus que sa capacité. Chacun des « clandestins » a versé 1 500 dinars (environ 800 euros) au passeur, identifié mais en fuite. La barque devait traverser le golfe de Tunis en direction d’un hypothétique chalutier censé emmener les harraga vers l’Italie et l’Europe. Ceux-ci, âgés de 20 à 30 ans, pas vraiment pauvres, mais sans emploi, habitent les quartiers populaires des environs. Mais à 3 km de la rive, l’embarcation prend l’eau après que sa coque a heurté un rocher.

Neuf passagers parviennent à rejoindre la côte ou sont repêchés par les unités de secours. Les autres sont portés disparus. « Il avait l’habitude de répéter qu’il n’avait plus rien à perdre, et que c’était à quitte ou double. Mais j’étais loin de penser qu’il avait en tête de “brûler” », témoigne sur la plage la copine en pleurs de l’un d’eux, avant de s’éclipser. Moins chanceux que leurs 2 500 compatriotes, qui, selon les statistiques italiennes, ont « réussi » à passer, entre janvier et septembre 2008, ce qu’on appelle à Tunis le « mur Méditerranée », les harraga de La Marsa n’atteindront ni la Sicile ni l’île de Lampedusa.

Pendant ce temps, à Lampedusa, justement, des centaines de clandestins tunisiens sont menacés d’être rapatriés, risquant à leur retour une peine de trois à vingt ans de prison pour avoir voyagé illégalement. Depuis décembre 2008, la commission italienne d’étude des demandes d’asile a été transférée sur l’île. Les nouveaux arrivants, plus de 1 800 migrants (dont environ 1 200 Tunisiens), y sont maintenus en détention sans la possibilité de se faire assister par un avocat ou de faire appel de toute mesure arbitraire. Les capacités d’accueil du centre étant de 380 personnes, les conditions de vie y sont inhumaines et dégradantes. Des ONG comme Médecins sans frontières sont interdites de visite. Des détenus sont forcés de dormir en plein air. La Croix-Rouge a exprimé sa « préoccupation profonde ». Dario Franceschini, un dirigeant de l’opposition qui s’est rendu sur place en janvier, déclare avoir vu des prisonniers rassemblés sous la pluie et une infirmerie avec des blessés littéralement entassés les uns sur les autres. Bernardo de Rubeis, le maire de Lampedusa, a exprimé sa crainte de voir son île devenir un « Alcatraz méditerranéen ». Aux termes des conventions internationales, l’Italie ne peut renvoyer ces clandestins dans leurs pays d’origine, la plupart d’entre eux ayant fait disparaître leurs papiers d’identité afin de ne pas tomber sous le coup des accords bilatéraux de rapatriement. Mais le président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, a quand même décidé de procéder à l’expulsion de 500 d’entre eux vers la Tunisie d’ici à fin mars.

Lors d’une visite à Tunis, le 27 janvier, le ministre italien de l’Intérieur, Roberto Maroni, serait convenu avec son homologue tunisien, Rafik Belhaj Kacem, des modalités d’expulsion à travers la « simplification et l’accélération des procédures pour identifier les Tunisiens immigrants illégaux détenus en Italie ». Tunis n’a ni confirmé ni infirmé cette collaboration, se bornant à signaler que cette visite a permis d’examiner la « coopération » dans le domaine de l’émigration. Cette question est passée sous silence dans le compte rendu des entretiens du ministre des Affaires étrangères, Abdelwahab Abdallah, avec son homologue italien, Franco Frattini, le lendemain, à Rome.

En réaction, une dizaine d’associations, dont Amnesty International, ont publié un appel soulignant l’irrégularité des identifications et des expulsions massives. Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR) a rappelé que les personnes demandant à bénéficier du statut de réfugié (75 % des détenus de Lampedusa l’ont fait) ne peuvent être renvoyées de force. L’accord bilatéral tuniso-italien de « réadmission » signé en 1998 prévoit que la partie requérante, l’Italie en l’occurrence, « s’engage à ne pas pratiquer de refoulements massifs ». Silvio Berlusconi est passé outre.

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