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Cet article est issu du dossier «Harraga: Un tabou maghrébin»

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Société

Ali Bensaâd : « Loin des clichés »

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Géographe, chercheur au CNRS et maître de conférences à l’Université de Provence

Jeune Afrique : Vos travaux vous ont permis de constater une évolution du profil du migrant clandestin maghrébin. Peut-on dresser un tableau sociologique de la nouvelle génération de harraga ?

Ali Bensaâd : Le migrant clandestin maghrébin est jeune, il a entre 20 et 30 ans et n’est pas toujours chômeur, contrairement à une idée reçue. Ce constat est encore davantage vérifié en Algérie où, selon certaines statistiques, 65 % des candidats à l’émigration clandestine ont un emploi. Beaucoup ont un niveau universitaire (40 % en Algérie et entre 30 % et 50 % sur l’ensemble du Maghreb).

Cette réalité va à contre-courant des clichés tenaces d’une émigration de misère. Contrairement aux années 1970, aujourd’hui ce sont les plus cultivés, les plus entreprenants, les plus ouverts au monde qui partent. Ouverts sur la modernité, ils supportent de moins en moins les archaïsmes. Ils sont à la recherche d’une réponse aux blocages des systèmes économiques et sociaux de leurs pays, incapables d’offrir des perspectives d’épanouissement, de réalisation personnelle ou intellectuelle, et de décliner une aspiration démocratique. La génération précédente vivait dans le mythe du retour alors que celle-ci semble vraiment vouloir couper les ponts, animée par un désir de rupture totale avec l’entité nationale d’origine.

 

Quel est l’impact de ce phénomène sur la vie politique nationale ?

À terme, cela peut constituer un facteur de déstabilisation des régimes en place, incapables de retenir leurs cerveaux. Ces nouveaux migrants dénoncent par leurs actes des systèmes qui fonctionnent en huis clos, notamment en Algérie et en Tunisie. Sans atteindre le niveau des pateras cubains ou des boat people vietnamiens, cette émigration clandestine brise ce huis clos. La question agite l’ensemble de la société, d’autant que les pays du Maghreb sont devenus les auxiliaires de la politique restrictive de l’Union européenne. Par exemple, on évalue entre 800 et 2 000 le nombre de jeunes Marocains détenus dans les prisons libyennes. Les harraga maghrébins sont la conséquence de cette politique de fermeture des frontières européennes. Les jeunes prendront des risques insensés tant qu’ils ne trouveront pas de moyens légaux pour aller en Europe.

 

Quelles sont les spécificités de cette émigration, pays par pays ?

En Algérie, c’est un véritable drame social qui a pris le relais de la question des disparus qui agitait la société au plus fort de la répression contre les islamistes. Ce phénomène est symptomatique du blocage du système socio-économique avec un régime qui n’a pas su écouter sa société. Le rigorisme, mêlant islam et nationalisme ombrageux, incite la jeunesse à aller voir ailleurs.

Le Maroc, lui, reste de loin le premier émetteur de clandestins, estimés à 20 000 en 2007 sur toute l’Europe. En dix ans seulement, le nombre de migrants marocains [réguliers ou clandestins, NDLR] a doublé, passant à plus de 3 millions de personnes, soit plus de 10 % de la population. La motivation économique, la recherche d’un travail, semblent plus importantes qu’en Algérie ou en Tunisie.

La Tunisie, enfin, est un mélange, un panachage de ces motivations économiques et politiques. Même si on en parle très peu – les pays maghrébins ayant réussi un véritable tour de passe-passe médiatique en pointant du doigt les migrants d’origine subsaharienne –, le nombre de Tunisiens clandestins représente la moitié du total des Marocains, alors que la population de la Tunisie ne représente qu’un tiers de celle du Maroc. 

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