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1999-2009: Les années Bouteflika

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D’un quinquennat l’autre

À près d’un mois de la prochaine échéance présidentielle, retour sur les deux mandats successifs d’Abdelaziz Bouteflika.

Par - Cécile Manciaux
Mis à jour le 24 février 2009 à 14:36

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C’est en invoquant la nécessité de poursuivre l’œuvre accomplie durant ses deux premiers mandats que le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé, le 12 février, à la coupole du complexe sportif du 5-Juillet d’Alger, son intention de se représenter pour le scrutin présidentiel, dont le premier tour est prévu pour le 9 avril. Le chef de l’État mise donc sur son bilan pour convaincre ses concitoyens. À commencer par les vertus et la nécessité de poursuivre la politique de réconciliation nationale. « Un choix stratégique pour l’Algérie », dont il a rappelé les bienfaits, notamment une paix sans laquelle il n’aurait pu tenir les promesses qu’il a faites à l’occasion de son élection, en 1999, et de sa réélection, en 2004 : retour du pays sur la scène internationale, réformes et modernisation de l’État, retour de la croissance et développement. Dix ans après l’avoir élu et quelque 160 milliards de dollars d’investissements publics plus tard, l’Algérie a en effet changé.

 

La réconciliation, objectif prioritaire

Dès l’été 1999, Abdelaziz Bouteflika entreprend une campagne à travers les 48 wilayas (départements) du pays pour persuader les Algériens de se réconcilier les uns avec les autres. Entre 1992 et 1999, 150 000 d’entre eux ont trouvé la mort dans des combats fratricides, 2 millions ont été déplacés et les dégâts causés à l’économie nationale se montent à quelque 20 milliards de dollars. Une hécatombe sans précédent dans l’histoire du pays. Bouteflika s’engage à panser les plaies, remettre l’Algérie au travail et réhabiliter son image à l’extérieur. Pour ce faire, « il n’y a pas d’autre choix », dit-il, que de mettre un terme à la violence ; il faut que les égarés retrouvent le droit chemin et que les victimes consentent à pardonner. Le chef de l’État procède en deux étapes. La première étant l’adoption par référendum, en septembre 1999, de la loi sur la Concorde civile. Elle promet l’amnistie aux islamistes armés qui déposent les armes et renoncent définitivement à la violence. Le second volet du processus est la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, également adoptée par référendum, en septembre 2005 (voir pp. 66-67).

En dépit de réserves suscitées par ces deux textes, dans la société civile, une grande partie des Algériens sait gré aujourd’hui au président d’avoir mis fin à un conflit fratricide qui menaçait de porter profondément et durablement atteinte à l’unité nationale. Et qui avait coupé le pays du reste du monde.

 

Retour en grâce sur la scène internationale

En effet, entre le moment où le Front islamique du salut (FIS) gagne ses premières élections (les municipales de juin 1990) et le retour de Bouteflika aux affaires en avril 1999, l’Algérie apparaît singulièrement isolée sur la scène internationale. La persistance du conflit interne et la dégradation sans précédent de l’économie l’éloignent des flux mondiaux et même régionaux.

Le nouveau chef de l’État entreprend alors de nombreux déplacements à l’étranger pour tenter de convaincre la communauté internationale de renouer ses liens avec l’Algérie (voir pp. 64-65). Et, dès 2001-2002, cette dernière reprend véritablement sa place au sein du concert des nations, où elle joue un rôle actif dans la prévention et le règlement de nombreux différends internationaux, notamment en Afrique (conflit entre l’Érythrée et l’Éthiopie, médiation dans la crise touarègue au Nord-Mali).

Les événements du 11 septembre 2001 viennent conforter le bien-fondé du discours algérien sur l’urgente nécessité d’engager un combat sans merci contre le terrorisme. L’Armée nationale populaire (ANP) devient un précieux partenaire de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) en Méditerranée.

En Afrique, l’Algérie joue un rôle central au sein du Nepad (Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique). Elle prend en outre de nombreuses initiatives pour la réduction de la pauvreté et de la faim sur le continent, la reconstruction des États minés par des conflits internes et la prise en compte des besoins de développement des Africains au regard des termes de l’échange qui leur sont imposés par les puissances occidentales.

En revanche, l’engagement du pays aux côtés des États arabes opposés à Israël se ressent quelque peu du net rapprochement entre Alger et Washington. Par ailleurs, c’est la première fois depuis son indépendance que l’Algérie parvient à entretenir d’excellentes relations avec chacun des blocs géostratégiques qui caractérisent un monde désormais multipolaire, qu’il s’agisse des États-Unis, de l’Union européenne, de la Russie, de la Chine, ainsi que des puissances émergentes, comme l’Inde et le Brésil.

Reste l’épineux dossier du Sahara occidental, confié à l’ONU mais toujours enlisé. Un frein certain à l’unité du Maghreb.

 

Des réformes bien engagées à celles qui marquent le pas

Pour en revenir au plan national, à la fin des années 1990, l’Algérie accuse évidemment un énorme retard sur le reste du monde s’agissant des réformes structurelles indispensables au retour de la croissance, à l’émergence d’une société moderne, ainsi qu’à son intégration dans l’économie mondiale.

Les deux chantiers amorcés dès 1999 sont ceux de la justice et de l’éducation. La réforme de la justice aboutit à des résultats tangibles : élévation du niveau des magistrats, motivation des décisions de justice, célérité des procédures, amélioration notable du statut social des juges et des auxiliaires de justice. En revanche, la réforme de l’éducation est loin d’avoir atteint ses objectifs, en particulier celui de hisser le système d’enseignement au niveau des standards internationaux. Une contre-performance entretenue en partie par la pesanteur de deux facteurs : l’arabisation tous azimuts (décidée en 1979) ainsi que la dévalorisation sociale et symbolique du statut de l’enseignant. Bref, le système éducatif actuel n’est toujours pas prêt à affronter les nouveaux défis économiques, démographiques et financiers…

Les autres réformes de l’État concernent la mise en œuvre du principe d’égalité entre hommes et femmes, lequel se traduit par la révision du code de la famille, adopté en mars 2005, qui abroge le statut de mineure imposée à la femme algérienne par le code de juin 1984 et lui permet, notamment, de transmettre sa nationalité à ses enfants. Cette disposition selon laquelle la filiation maternelle confère la nationalité algérienne à la naissance au même titre que la filiation paternelle est d’ailleurs entrée en vigueur tout récemment, le 7 février dernier (voir pp. 86-87).

Parmi les autres réformes sociétales engagées : le rapprochement entre les usagers du service public et l’administration, le statut de l’enseignant-chercheur pour dynamiser les activités de recherche et développement dans l’industrie, ou encore la responsabilisation plus grande des autorités locales.

Autre chantier de taille : le fléau de la corruption. Bouteflika impose à toutes les administrations de passer leurs marchés, à partir de 2005, par la voie de l’appel d’offres ouvert, ce qui permet de limiter considérablement la tentation de la corruption. Et, en 2006, il fait voter par l’Assemblée populaire nationale une loi très ambitieuse relative à la prévention et à la lutte contre la corruption. Mais toutes ces réformes engagées ne porteront vraiment leurs fruits, comme ne cesse de le marteler le chef de l’État lui-même, que si deux conditions sont réunies : le temps nécessaire à leur maturation – pour peu que leur lancement soit effectif – et la collaboration, attendue, de l’ensemble des acteurs du système social, dont les partis politiques, les associations et les ordres professionnels.

 

Vers l’économie de marché

S’agissant du redéploiement du tissu économique proprement dit, dès 2003, le chef de l’État a demandé à son chef de gouvernement, Ahmed Ouyahia, de poursuivre les réformes structurelles censées accompagner la stabilisation macroéconomique lancée depuis 1994. Dont acte. De 2003 à 2007, le pays se dote d’outils réglementaires et juridiques, où l’économie de marché se trouve rigoureusement encadrée par des règles de droit contraignantes et précises. La création d’autorités de régulation indépendantes dans tous les domaines sensibles (énergie, mines, gaz, électricité, banques, télécommunications, commerce des biens et services, etc.) témoigne du saut qualitatif accompli par l’Algérie dans sa transition vers l’économie de marché.

Dans le même temps, le Programme complémentaire de soutien à la croissance (PCSC), qui couvre la période 2005-2009, permet quant à lui d’affecter la somme de 155 milliards de dollars à la réalisation d’équipements structurants majeurs sur le plan économique, social et culturel. Ce sont 18 000 km de routes et l’autoroute est-ouest (1 200 km). Ce sont 14 stations de dessalinisation de l’eau de mer et 8 grands barrages, 1,5 million de logements et 19 hôpitaux construits. C’est aussi le développement et la modernisation des réseaux ferroviaires, de télécommunications… Force est de constater que le bilan relatif à la mise à niveau des infrastructures est conséquent. Qui doit permettre à toutes les wilayas de se développer – sur les plans social, économique, culturel – et au pays de jouer à plein la diversification, pour prendre ses marques dans la compétition économique mondiale.

Idem en ce qui concerne l’agriculture. Depuis 2000, le secteur est devenu une vraie priorité pour l’État, qui a engagé 10 milliards de dollars pour le relancer et garantir la sécurité alimentaire du pays, dont la production ne couvre encore que 30 % de la consommation (voir p. 75). Un pari en passe de réussir : en sept ans, la valeur ajoutée du secteur agricole a doublé (passant de 5 milliards de dollars à plus de 10 milliards en 2007) et sa croissance, de 6,5 % par an en moyenne depuis 2000, devrait même atteindre 10 % en 2009. La modernisation en cours va porter les terres agricoles à plus de 9 millions d’hectares (soit 600 000 ha de plus) et créer près de 500 000 emplois d’ici à 2014.

Le Programme complémentaire de soutien à la croissance (PCSC) s’achève cette année. Une interrogation pèse donc sur ce qui va lui succéder, qui plus est dans le contexte de crise économique mondiale. La détermination du président Bouteflika – partagée par l’ensemble de l’establishment –, est que l’économie nationale se déprenne rapidement de l’emprise des hydrocarbures et que, pour la période 2010-2014, l’objectif prioritaire soit de penser et de « mettre en ordre de marche » l’après-pétrole (voir pp. 70-72).

Les résultats des réformes et plans engagés ces dix dernières années ont permis de poser quelques-uns des jalons indispensables à cette nouvelle stratégie. Pour le pays, ils constituent en tout cas des atouts que le président sortant, et désormais candidat à sa succession, appelle à valoriser. Avec d’autant plus de sérénité qu’il exclut de façon absolue que puisse être utilisé le Fonds de régulation des recettes (FRR, de 80 milliards de dollars), dont la vocation est de préserver les intérêts des générations futures.