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1999-2009: Les années Bouteflika

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La main tendue

Promesse électorale, la réconciliation nationale a été érigée en priorité dès 1999. En dix ans, le pays a, tant bien que mal, pansé ses plaies. Assez pour tourner la page ?

Par - Farid Alilat, envoyé spécial
Mis à jour le 24 février 2009 à 14:56

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Le retour de la paix, la restauration de la sécurité et la consécration de la réconciliation nationale auront constitué la matrice du programme politique du président Bouteflika depuis son accession au pouvoir, en avril 1999. Pour faire aboutir son projet, le chef de l’État a privilégié une démarche en deux temps, qui n’a pas souvent suscité l’unanimité auprès de ses compatriotes, surtout au sein de la minorité des « éradicateurs », qui ne veulent pas que les terroristes islamistes s’en tirent si facilement.

Le 16 septembre 1999, Bouteflika fait adopter, par référendum, la loi sur la Concorde civile. Plus de 6 000 maquisards de l’Armée islamique du salut (AIS) se rendent et, en janvier 2000, le président promulgue une grâce amnistiante en leur faveur, après la conclusion d’une trêve entre les militaires et les responsables de l’AIS.

Le 29 septembre 2005, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, également soumise au référendum, est adoptée à une majorité écrasante (près de 98 % du corps électoral). Entrée en vigueur en mars 2006, celle-ci prévoit l’extinction des poursuites judiciaires à l’encontre des islamistes armés qui, depuis janvier 2000, se sont rendus – et à ceux qui se rendront – aux autorités. Quelque 2 000 prisonniers islamistes sont alors libérés.

Toutes ces dispositions juridiques et politiques, qui concernent autant les terroristes, les repentis, les familles de terroristes que les familles de victimes, ont pour objectif de mettre fin à la sale guerre qui, depuis janvier 1992, a fait plus de 150 000 morts.

Certes, le terrorisme frappe encore en Algérie, propagé depuis 2007 par les groupes armés d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Mais, malgré cette nouvelle forme de terreur, il est indéniable que le niveau de violence a considérablement diminué dans le pays.

Dix-sept ans après le début de l’insurrection armée en 1992, les principaux foyers d’activisme islamiste ont été pacifiés, sinon largement nettoyés. Selon des statistiques officielles, la lutte antiterroriste aura permis l’élimination de 17 000 insurgés. Redoutables autant que sanguinaires, responsables de milliers d’assassinats, de massacres et de viols au cours des années 1990, les Groupes islamiques armés (GIA) ont été éradiqués, et l’élimination, en février 2002, de leur dernier chef connu, Antar Zouabri, a sonné le glas de cette ligue meurtrière.

 

Trêve, amnistie et poursuite de l’activisme

Si l’État algérien a continué de mener la lutte contre la subversion, avec l’acquisition d’un nouvel arsenal de guerre et le recrutement de milliers d’agents de la police et des renseignements, il n’en a pas moins privilégié la politique de la main tendue à l’égard des insoumis. C’est ainsi que, depuis l’arrivée de Boutef au pouvoir, des milliers d’entre eux ont pu bénéficier de la grâce amnistiante et de mesures de clémence. Lors d’une conférence sur la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, organisée le 28 janvier dernier à Alger, Abdelaziz Belkhadem, le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), a indiqué qu’au moins 6 000 armes ont été remises aux autorités depuis la mise en application de la Charte, en mars 2006. À terme, ce dispositif aura permis de dégarnir les maquis islamistes… Sans pour autant les vider totalement, d’autant que, parmi les activistes repentis, certains ont repris le chemin du maquis. Pourquoi ?

C’est que l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), rebaptisé Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, rejette toujours toute idée de trêve ou de réconciliation. Cantonnés dans les maquis de Kabylie, dans les montagnes de l’Est et dans l’extrême sud du pays, les groupuscules de l’ex-GSPC continuent de prôner le djihad. Sauf qu’il ne s’agit plus là d’un terrorisme algéro-algérien, mais international. De combien de combattants dispose aujourd’hui Al-Qaïda en Algérie ? Le gouvernement reste circonspect, ou tout au moins prudent, sur la question. Selon des estimations occidentales, il y aurait entre 400 et 800 terroristes encore en activité, disposant de suffisamment de vivres et de matériel pour tenir le siège pendant plusieurs années.

Depuis qu’ils sont passés sous la bannière d’Al-Qaïda, ils ont adopté une nouvelle stratégie : attentats kamikazes, kidnappings d’étrangers et ciblage des intérêts occidentaux… Inauguré en avril 2007 avec les attaques qui ont ciblé le palais du gouvernement et un commissariat de police dans la capitale, ce mode opératoire a fait des centaines de victimes à Alger, Batna et Tizi-Ouzou. D’une effroyable efficacité, cette stratégie fait craindre le retour à ces années de terreur que les Algériens croyaient avoir laissées derrière eux.

Pour les détracteurs du chef de l’État algérien, ce regain du terrorisme illustre l’échec de la réconciliation nationale. Pourtant, le président Bouteflika réaffirme que c’est la seule et unique voie possible pour le pays : « Nous allons continuer notre politique de réconciliation nationale. Il n’y a pas d’autre choix », martèle-t-il le 6 septembre 2007, quelques heures à peine après avoir échappé à un attentat-suicide, lors d’une visite dans les Aurès, à Batna. Et c’est encore la première chose qu’il a rappelée le 12 février dernier en annonçant sa candidature, prévenant qu’il continuerait à « lutter contre le terrorisme avec tous les moyens nécessaires » tout en assurant que « la porte restera toujours ouverte aux repentis ».

 

Disparus, victimes et compensations

Autre épine dans le pied des autorités algériennes : le dossier des disparus. Que ces disparitions soient le fait des groupes armés islamistes ou des services de sécurité de l’époque, elles suscitent encore polémiques et controverses. Pour les organisations humanitaires locales ou internationales, 18 000 personnes auraient été victimes de liquidations, de kidnappings ou d’exécutions sommaires. Pour les autorités, leur nombre n’excéderait pas 7 000. Aussi, pour solder la question et tourner la page de ce douloureux épisode de la tragédie nationale, Bouteflika a opté pour la compensation financière. Exit, donc, les poursuites judiciaires. Exit, également, les demandes pour la justice et la vérité déposées par les parents et les proches de victimes. Depuis l’entrée en vigueur de la Charte, en 2006, 5 565 familles ont été indemnisées, à hauteur de 1 million de dinars (10 500 euros) et 600 autres rejettent toujours l’offre de l’État.

Ces mesures de dédommagement ne concernent pas uniquement les disparus. Y ont également droit les familles des victimes du terrorisme, celles dites démunies – dont le revenu mensuel est inférieur au smig, soit 12 000 dinars (130 euros) –, ainsi que les personnes licenciées pour des motifs politiques « liés à la tragédie nationale », c’est-à-dire parce qu’elles étaient islamistes ou suspectées d’être impliquées dans les réseaux de soutien au terrorisme. Lors de la conférence organisée le 28 janvier dernier sur la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, le ministre de la Solidarité, Djamel Ould Abbès, a précisé que, depuis l’entrée en vigueur du texte, en 2006, l’État avait consacré 10 milliards de dinars (plus de 110 millions d’euros) à l’indemnisation des victimes du terrorisme. Selon Me Azzi Merouane, chargé d’appliquer la Charte auprès de la cour d’Alger, 50 000 demandes d’indemnisation ont été déposées auprès des commissions de wilayas au cours des trois dernières années. Pour l’heure, 18 000 dossiers ont été réglés, les 65 % restants sont en cours d’examen.