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Cet article est issu du dossier «1999-2009: Les années Bouteflika»

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Comment préparer l’après-pétrole

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La crise mondiale a conforté les autorités dans leur utilisation prudente de la manne pétrolière. Le vrai défi réside dans la diversification de l’économie.

Les dysfonctionnements induits par l’existence d’une rente pétrolière et gazière avaient déjà été dénoncés, en juin 1980, à l’occasion du congrès extraordinaire du Front de libération nationale (FLN). Le modus operandi de l’après-pétrole y avait même été décliné : réhabilitation de l’agriculture, développement des ressources halieutiques, promotion de l’investissement privé, accueil d’investissements étrangers créateurs d’emploi et de richesse…

Trente ans après, le constat est le suivant : le Plan national de développement agricole et rural (PNDAR) mis en place en 2000 a permis d’alléger la facture alimentaire (voir p. 75), mais le pays reste fortement dépendant de l’extérieur pour ses besoins en lait et en céréales. Peu de projets industriels ont été réalisés en dehors du secteur des hydrocarbures – lesquels se concentrent, en outre, dans l’amont pétrolier. Et les investissements étrangers sont insuffisamment orientés vers une dynamique de développement intégré.

 

Premiers jalons pour rompre avec la logique rentière

Malgré sa prise de conscience, l’Algérie saura-t-elle finalement éviter le tristement célèbre « syndrome hollandais » (observé pour la première fois aux Pays-Bas dans les années 1970), selon lequel une économie dépendante à l’excès des hydrocarbures, portée par une devise forte dérivant des exportations pétrolifères tend à abandonner les autres secteurs économiques, en particulier l’agriculture et la production manufacturée ?

Si le Programme complémentaire de soutien à la croissance (PCSC 2005-2009) n’avait pas pour ambition, à lui seul, de rompre avec la logique rentière de l’économie algérienne, il a cependant posé les jalons de cette rupture. Le PCSC mise en effet sur la modernisation de l’agriculture, le développement de technopoles (pour encourager les activités de recherche et développement), l’essor des industries manufacturières (qui ne représentent encore que 5 % du PIB en 2008), ainsi que sur la participation des PME-PMI à la nouvelle stratégie industrielle, qui repose sur l’émergence de 13 champions nationaux (voir p.72).

Parallèlement à ce programme, un vif encouragement est prodigué aux investissements dans l’aval pétrolier (pétrochimie, raffinage, etc.), et une nouvelle branche industrielle de la filière phœnicicole, intégrée au secteur des hydrocarbures, attend d’être agréée par les pouvoirs publics avec, pour principal objectif, la transformation de dattes en un bioéthanol, appelé « nakhoil ». Un filon qui peut se révéler prometteur sachant que l’Algérie produit 300 000 tonnes de dattes, dont la moitié seulement est commercialisée, le reste servant d’aliments pour le bétail.

Enfin, dans le même temps, une nouvelle politique d’aménagement est mise en place à travers le Schéma national d’aménagement du territoire (le SNAT 2025). Ce dernier consacre notamment la création de quatre villes nouvelles – Sidi Abdallah (banlieue ouest d’Alger), Bouinan (banlieue sud d’Alger), Boughzoul (Hauts Plateaux) et Hassi-Messaoud (voir p. 81), transférée à 50 kilomètres de la ville actuelle, épicentre pétro-gazier classé zone à risque majeur depuis 2005 – qui doit permettre de décongestionner les grandes agglomérations désorganisées par des années d’urbanisation accélérée.

 

Des impératifs de réformes

À côté de cette action volontariste, les pouvoirs publics doivent désormais promouvoir un véritable climat des affaires, qui ne se borne pas à la définition de règles à l’effectivité variable et souvent aléatoire. À charge pour eux, également, de faire fructifier des projets industriels porteurs et des activités de services pourvoyeuses d’emplois, en veillant au développement harmonieux de toutes les régions du pays et pas seulement à celui de son étroite bande côtière. Des réformes structurelles sont donc indispensables.

La première d’entre elles est celle du système d’éducation et de formation. L’industrie algérienne présente à cet égard de nombreux points faibles puisqu’elle ne peut s’appuyer sur de réelles compétences scientifiques, industrielles et techniques, surtout après le départ de dizaines de milliers de cadres entre 1980 et 2008. L’Algérie n’est pas un pays d’ingénieurs (nombre de lycées n’ont plus de classes « maths élémentaires »). Elle a encore beaucoup de progrès à faire dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, ainsi que dans la mise à niveau de la technologie utilisée par les entreprises, qui est largement obsolète, comme en témoigne le peu d’intérêt des investisseurs étrangers quant à leur reprise…

Sans une profonde réforme du système d’enseignement, constamment différée, et sans l’instauration d’un véritable multilinguisme, qui permettra aux jeunes Algériens de s’ouvrir sur le monde moderne, la diversification de l’économie algérienne ne pourra être sérieusement envisagée.

La deuxième grande réforme attendue est celle des finances publiques. En particulier celle des finances locales, prête depuis 1997, dont la mise en œuvre aurait certainement empêché l’émergence d’un capitalisme résidentiel qui décourage l’esprit d’initiative. Le système fiscal actuel n’est en effet pas adapté à la phase de décollage économique que connaît le pays. Pis, il favorise l’évasion et la fraude, qui ont atteint des sommets au cours des dernières années.

Le seul système fiscal approprié qui soit à même de stimuler la création d’entreprises, de faciliter leur modernisation et leur compétitivité, est celui dont l’assiette est large et le taux faible. Il faut d’ailleurs souligner au passage que la création d’entreprises reste en Algérie un parcours du combattant pour nombre de promoteurs, qui se heurtent à une administration tatillonne et souvent vénale, dont les comportements sont directement responsables de l’annulation de milliers de projets par an… Certes, l’arsenal répressif contre la corruption est au point depuis 2006. Cependant, s’il est devenu plus détectable, le phénomène reste relativement impuni. Quant au recours désormais imposé aux administrations et entreprises publiques, pour la passation de leurs marchés, à la procédure de l’appel d’offres, ouvert ou restreint, il ne résout qu’une part infime du problème.

Pour que la diversification de l’économie algérienne réussisse, il faudra aussi supprimer les monopoles de fait que se sont attribués quelques capitaines d’industrie. Leur apport à la richesse nationale est, certes, indéniable, mais quatre ou cinq chefs d’entreprise, même pourvus de moyens financiers, logistiques et opérationnels gigantesques, ne peuvent satisfaire les 250 000 à 300 000 nouveaux demandeurs d’emploi qui arrivent, chaque année, sur le marché du travail. Autrement dit, pour que l’économie du pays mérite le qualificatif de « diversifiée », il faudrait cent fois plus d’industriels et de chefs d’entreprise qu’aujourd’hui.

 

La concurrence comme nouvelle règle du jeu

Et si l’État ne peut pas tous les exonérer de charges pour qu’ils restent compétitifs, il faut que, à tout le moins, les embûches auxquelles se heurtent un grand nombre d’entre eux soient levées, et que la concurrence loyale entre opérateurs soit garantie.

Depuis une dizaine d’années, à côté d’une autorité de régulation transversale (le Conseil de la concurrence), des autorités de régulation sectorielles ont progressivement été mises en place dans le domaine des télécommunications, du gaz, de l’électricité, de la banque, de la Bourse, etc. Il faut désormais doter ces instances des moyens humains et financiers qui leur permettent d’exercer réellement leur contrôle sur les agents économiques, mais aussi de renforcer leur indépendance par rapport aux pouvoirs publics, de façon à garantir un traitement juste et équitable à l’ensemble des entreprises.

La conviction que l’économie algérienne repose sur la concurrence – qui, par nature, est imparfaite – sera un puissant levier pour la création d’entreprises. Et, puisque l’on parle de ­création d’entreprises, pour que les promoteurs prennent le risque de créer leur propre activité – ou de la diversifier –, ils ont besoin d’être accompagnés par les banques.

 

Des banques plus impliquées dans l’entreprenariat

Certes, toutes les banques algériennes ont une vocation universelle (à la fois banques de dépôt et banques d’affaires). En règle générale, elles distribuent essentiellement du crédit à court terme par l’escompte, les avances en compte courant, les découverts et les avances sur garanties. Cependant, rares sont celles qui assistent les promoteurs dans la réalisation de leurs projets et qui prennent et gèrent des participations dans des affaires existantes ou en création. En cela, la diversification de l’économie algérienne passe aussi par le redéploiement des activités bancaires. Et c’est dans cette perspective que s’inscrit la privatisation du Crédit populaire algérien (CPA) – amorcée il y a plus d’un an et gelée face au manque de visibilité du marché financier mondial –, ainsi que celle de la Banque du développement local (BDL) et de la Banque de l’agriculture et du développement rural (BADR).

Au-delà des impératifs de réformes et de la définition d’une stratégie industrielle précise, la diversification de l’économie algérienne passe aussi par un changement radical des mentalités, qui prendra au minimum une quinzaine d’années. Le poids historique de la rente pétrolière a en effet généré, au sein de toutes les catégories sociales et fort naturellement, un état d’esprit et un atavisme rentiers. C’est donc l’ensemble du rapport au politique, à l’économique et au culturel qui doit désormais se transformer en ­profondeur.

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