Politique

Otages: business au Sahara

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En multipliant les rapts d’Occidentaux aux confins du Sahel, l’organisation Al-Qaïda au Maghreb prouve que son influence s’étend maintenant bien au-delà des maquis algériens.

Le 14 décembre dernier, le Canadien Robert Fowler, envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le Niger, et son assistant Louis Guay, rentrent d’une excursion dans le nord-ouest de Niamey en compagnie de leur chauffeur nigérien, Soumana Moukaila. Faux barrage ? Queue de poisson ? À une cinquantaine de kilomètres de la capitale, leur 4×4 frappé de l’emblème Pnud est immobilisé sur le bas-côté de la route. Tout se passe très vite car le véhicule est retrouvé moteur en marche, un clignotant allumé et les portières ouvertes. À l’intérieur, les ravisseurs ont laissé trois téléphones portables, un appareil photo… Visiblement, une seule chose les intéressait : la capture des diplomates, comme s’ils savaient à l’avance à qui ils avaient affaire…

Pendant plusieurs semaines, silence total. Puis, le 30 janvier, une vidéo­cassette parvient à Bamako. Les trois otages sont vivants et parlent. D’après un témoin qui a pu visionner la cassette, les deux Canadiens portent des barbes assez longues. Robert Fowler demande qu’on réponde aux souhaits des ravisseurs, sans plus de précisions. Louis Guay a l’air abattu. À leurs côtés apparaissent trois hommes armés et enturbannés. Pourquoi ces six longues semaines entre le kidnapping et la revendication ? « Il est probable que les otages ont changé de mains, répond un ancien chef de la lutte antiterroriste à Paris. Au Niger, ils ont sans doute été capturés par des sous-traitants. De toute façon, le groupe qui les détient aujourd’hui au nord du Mali n’aurait pas pu agir si loin de ses bases sans des complicités locales. »

Le 22 janvier, nouvel enlèvement. Cette fois, ce sont quatre touristes européens – deux Suisses, une Allemande et un Britannique – qui sont kidnappés aux confins du Mali et du Niger. Un mois plus tard, trois photos des otages sont publiées sur Internet. Sur l’un des clichés apparaît un homme blond d’une quarantaine d’années, les yeux mi-clos. À ses côtés, une femme qui porte un turban semble regarder le sol. Son visage est brouillé. Derrière eux, du sable, de la rocaille, et cinq hommes armés.

Le 18 février, les islamistes entrent en scène. Dans un message audio diffusé par la chaîne de télévision Al-Jazira, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) revendique la capture des sept otages. « Nous sommes heureux d’être porteurs d’heureuses nouvelles pour notre nation islamique et d’annoncer le succès des moudjahidine dans deux opérations de qualité au Niger », annonce Salah Abou Mohammed, l’homme qui a déjà revendiqué plusieurs attentats en Algérie pour AQMI. Il ajoute que « les moudjahidine se réservent le droit de traiter les captifs conformément à la charia islamique ». La menace est explicite… Commentaire d’un spécialiste malien : « Al-Jazira, Internet… C’est la première fois que les preneurs d’otages font appel à toute la panoplie de communication d’Al-Qaïda. C’est sérieux. »

Qui sont les chefs ravisseurs ? Deux noms reviennent souvent. D’abord celui de Mokhtar Ben Mokhtar. Un « vétéran » algérien. En 2003, à l’occasion du kidnapping de trente et un touristes européens en Algérie, cet islamiste aurait « appris » le métier aux côtés d’Abderrazak el-Para. Puis il a profité de l’arrestation du Para par les rebelles tchadiens du Tibesti. L’an dernier, il est devenu l’homme clé dans l’enlèvement de deux touristes autrichiens en Tunisie. Marié à une Malienne d’une tribu arabe de la région de Tombouctou, il se déplace aisément entre l’Algérie et le Mali. Est-il toujours terroriste ? Est-il devenu au fil du temps un agent double jouant les intermédiaires entre ravisseurs et autorités maliennes ? Les deux thèses circulent.

L’autre « émir » de la région est Yahia Djouadi. Il y a un an, le chef d’AQMI, l’Algérien Abdelmalek Droukdel, l’aurait nommé à la tête de « la neuvième région militaire », c’est-à-dire le Grand Sud. Les quatre Européens, les deux Canadiens et le Nigérien sont-ils aux mains du même groupe ? Pour l’heure, aucune image ne les montre ensemble. « Mais, dans le désert, les ravisseurs ne cessent de bouger pour brouiller les pistes. Et les otages peuvent passer d’une main à l’autre », explique un proche du Palais à Bamako.

Que veulent les ravisseurs ? C’est toute la question. Jusqu’à cette année, ils demandaient de l’argent. En 2003, ils ont réclamé 4,6 millions d’euros par otage. En 2008, ils auraient obtenu au minimum 2 millions d’euros pour la libération des Autrichiens. Cette fois-ci, la capture de deux diplomates de l’ONU pourrait les conduire à des revendications politiques. On se souvient de l’attentat contre le siège des Nations unies à Alger le 11 décembre 2007. Dix-sept membres du personnel avaient été tués. Selon plusieurs sources, AQMI réclamerait non seulement une rançon, mais aussi la libération de deux de ses membres arrêtés en août dernier à Gao, dans le nord du Mali – deux Mauritaniens spécialisés dans la fabrication d’explosifs. Pour le président Amadou Toumani Touré, l’enjeu n’est pas mince. À l’heure actuelle, outre ces Mauritaniens, deux présumés terroristes sont emprisonnés au Mali, dont un Algérien. S’il les libère, toute sa politique sécuritaire sera mise en péril.

Aujourd’hui, les ravisseurs jouent gros. Ils ne défient pas seulement le Mali et quelques États européens. Le Canada, les États-Unis, l’ONU… Depuis deux mois, plusieurs services secrets travaillent à Bamako. Le Mali va-t-il rester un sanctuaire pour terroristes algériens ? Et le président Toumani Touré va-t-il accepter de négocier une troisième fois la libération d’otages capturés à l’extérieur du Mali ? « Après avoir perdu la guerre d’Irak, Al-Qaïda a décidé d’ouvrir un nouveau front au Sahel », analyse un expert de Bamako. « Et le Mali ne peut plus donner l’image d’un pays où se font tous les marchandages. Il y va de la crédibilité du régime. »

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