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Graça, première dame d’Afrique

Des maquis du Frelimo aux palais présidentiels, Graça Machel n’a jamais été une épouse de chef d’État comme les autres. Inlassable militante, elle reste une femme indépendante.

Avec son immense sourire, d’où s’échappe souvent un rire en perle, et sa légendaire gentillesse, il est difficile d’imaginer que Graça Machel sait parfaitement monter et démonter un fusil d’assaut. Intolérante à l’injustice et allergique à la mauvaise foi, elle a mis toute sa vie au service de ses convictions. Épouse de deux chefs d’État, le Mozambicain Samora Machel puis le Sud-Africain Nelson Mandela, elle a été deux fois première dame, certes, mais jamais « femme de… ».

Tour à tour rebelle, directrice d’école, ministre, puis ambassadrice de l’ONU, aujourd’hui membre des « Elders », un groupe composé de « sages » du monde entier, Graça Machel n’a jamais fini de se battre. Son dernier combat en date, le Zimbabwe. Empêchée d’entrer dans le pays, comme toute l’équipe des Elders qui avaient souhaité se rendre sur place, elle a publiquement vilipendé Robert Mugabe, estimant qu’« un régime qui s’en prend à ses propres citoyens a perdu toute légitimité ».

Épouse tour à tour de deux combattants de la liberté, elle-même membre du Front de libération du Mozambique (Frelimo), elle n’a pas hésité à mettre en garde les autres mouvements de libération qui, comme la Zanu-PF (Zimbabwe African National Union-Patriotic Front), se trouvent pervertis par l’exercice du pouvoir. Franc-parler, indépendance, détermination… Graça Machel est une femme libre qui ne s’est jamais abritée derrière ses deux célèbres conjoints.

Graça Simbine naît en 1945 au Mozambique, trois semaines après la mort de son père. Sa mère a déjà cinq enfants et, avant de mourir, son mari lui a fait promettre que leur dernier-né ferait des études. Elle tiendra sa promesse, offrant ainsi, grâce au soutien des aînés, une bonne éducation à Graça. Un privilège d’autant plus rare que les filles à l’époque n’avait pas la priorité en matière d’accès à l’enseignement. À 7 ans, la petite Graça entre donc dans une école d’Inhambane, ravissante ville coloniale portugaise, où elle apprivoise son institutrice, une missionnaire américaine réputée très sévère.

Son application et les liens qu’entretenait son père avec l’Église méthodiste lui permettent de bénéficier d’une bourse pour aller étudier au lycée dans la capitale Maputo, puis de poursuivre ses études supérieures de littérature au Portugal. À l’université de Lisbonne, elle fréquente d’autres Africains lusophones, Angolais ou Bissau-Guinéens. Leurs préoccupations sont de plus en plus politiques et dans leurs esprits se dessinent peu à peu des rêves d’indépendance pour leurs pays respectifs.

« On parlait politique en mettant la musique très fort pour qu’on ne nous entende pas », a-t-elle raconté au journal Christian Monitor. Le subterfuge ne fonctionne pas longtemps. Repérée avec ses camarades par la police politique, elle interrompt ses études en 1972. Elle rejoint alors le Frelimo et, certaine qu’elle ne pourra rentrer dans son pays sans risquer d’être arrêtée, décide de se rendre au quartier général du mouvement, en Tanzanie. Elle rejoint alors un camp d’entraînement. Une fois formée au maniement des armes, elle effectue sa première mission, dans la province mozambicaine de Cabo Delgado. Le commandant du Frelimo sur place n’est autre que Samora Machel.

 

Famille recomposée

Graça Simbine se voit attribuer à son retour en Tanzanie le poste de directrice adjointe d’une école du Frelimo. Elle mettra pendant deux ans toute son énergie à former les enfants des combattants, censés devenir la future élite d’un Mozambique enfin libéré. À la fin de 1974, c’est la victoire. Le 25 juin 1975, Samora Machel devient le premier chef de l’État indépendant et, en septembre, il épouse Graça. Pour elle, le défi n’est pas seulement d’assurer son rôle de première dame. En épousant Samora, elle devient mère d’une famille nombreuse, cinq enfants nés de précédentes liaisons, auxquels s’ajoutent bientôt les deux enfants du couple, ce qui porte à sept la fratrie recomposée.

Malgré les charges protocolaires et familiales, elle assume avec efficacité sa nouvelle mission, celle d’instruire les enfants du Mozambique, mais aussi leurs parents. Ministre de l’Éducation, elle revoit de fond en comble les programmes élaborés par le colonisateur et instaure des cours du soir pour les adultes. Grâce à sa détermination, le taux d’alphabétisation passe de 17 % à 28 % avant 1980. Elle met alors en place un nouveau plan décennal qui doit officialiser l’enseignement des adultes et surtout améliorer la formation, assez médiocre, des enseignants.

Mais ses ambitions se heurtent à la réalité du terrain. Le pouvoir doit faire face aux rebelles de la Résistance nationale mozambicaine (Renamo) soutenue par l’Afrique du Sud. Pour obtenir la paix, Samora Machel finira par signer en 1984 un pacte avec le diable et accepter de ne plus servir de base arrière au Congrès national africain. Finalement, ni Maputo ni Pretoria ne tiendront vraiment leurs engagements.

Deux ans plus tard, la vie de Graça va basculer. Le 19 octobre 1986, son époux rentre de Zambie, à bord d’un avion Tupolev. À l’approche des montagnes du Lebombo, qui séparent l’Afrique du Sud du Mozambique, l’appareil s’écrase. Graça est inconsolable. Elle est convaincue, et les enquêtes aujourd’hui tendent à lui donner raison, que le président du Mozambique a été tué par les services secrets sud-africains.

Malade de chagrin, prostrée, elle ne sortira de son long deuil que grâce à ses enfants, qui n’en peuvent plus de la voir pleurer. Elle écrit alors à Winnie Mandela, qui lui avait envoyé ses condoléances : « Ceux qui ont emprisonné votre mari ont tué le mien. Ils croient qu’en abattant les plus hauts des arbres ils détruiront la forêt. »

La forêt continue de grandir, mais Graça ne veut plus occuper de fonction officielle. Quand elle quitte le gouvernement, 1,5 million de petits Mozambicains vont à l’école, contre à peine 400 000 à l’indépendance. Mais elle n’abandonne pas le combat pour autant.

Chissano succède à Samora Machel à la tête du pays. En 1989, le mur de Berlin est démantelé et le pays renonce au marxisme pour se tourner vers le libéralisme, qui a désormais le vent en poupe. Graça continue à s’occuper des enfants à travers plusieurs organisations au Mozambique, mais aussi auprès de l’Unesco. Elle écrit pour cette agence des Nations unies chargée des questions d’éducation un rapport sur les conséquences de la guerre qui a laissé des milliers d’orphelins traumatisés. Elle en appelle à l’Unicef pour aider les enfants déplacés et mobiliser des fonds pour leur scolarisation. Elle milite aussi, parmi les premières, pour l’adoption d’une législation internationale contre l’usage des mines antipersonnel.

Jamais en retard d’un combat, mère de sept enfants, très entourée, elle se sent pourtant bien seule. En 1993, après la mort du parrain de ses enfants, le Sud-Africain Oliver Tambo, ex-président de l’ANC, c’est, selon les vœux de Samora, Nelson Mandela qui va veiller sur la fratrie. Graça et Nelson font alors connaissance.

 

« Sa maison était froide »

Mandela a été libéré trois ans plus tôt, le 11 février 1990. Ce jour-là, Winnie était présente, parmi la foule immense, lui tenant la main et brandissant le poing. Mais le couple symbole de la lutte antiapartheid ne résiste pas aux années de séparation. Vingt-sept ans ont passé, Nelson ne reconnaît plus la femme qu’il a pourtant aimée et admirée. Après trente-huit années de mariage, Winnie et Nelson finissent par divorcer, en 1996. « Madiba était épouvantablement seul », raconte Graça, qui appelle souvent Mandela par son nom de clan. « Sa maison était froide et sombre. Il avait tout le monde à ses pieds, mais à la fin de la journée, il n’avait personne pour partager la joie simple d’être libre, embrasser ses enfants, sa femme, ce que tout homme est en droit d’attendre de la vie. Modestement, c’est ce que je lui ai apporté », expliquait-elle récemment dans un entretien diffusé par Al-Jazira.

Les deux êtres blessés et solitaires vont se montrer de plus en plus fréquemment ensemble, provoquant au bout de quelques mois l’ire de l’archevêque Desmond Tutu, qui regrette l’exemple donné à la jeunesse par ce couple illégitime. Un argument qui finit par convaincre Graça et Nelson, qui n’avaient pourtant aucune envie de se marier.

Aujourd’hui, elle ne cesse de dire combien elle est heureuse. Mandela, lui, a retrouvé avec Graça une seconde jeunesse. « Il n’a jamais essayé de m’influencer, il m’a laissée être moi-même. Je voyage, je travaille selon mes convictions, j’ai gardé mon nom, ma nationalité. » Même mariée à l’homme le plus adulé de la planète, Graça ne sera décidément jamais « la femme de… ».

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