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Nino le dictateur, Vieira le démocrate

« Qui a vécu par le glaive périra par le glaive »… Évidemment, Nino Vieira le catholique pratiquant a souvent entendu cette parole de l’Évangile. Pensait-il être plus malin que les autres ? Ou plus fort, tout simplement ? Le 2 mars dernier, à l’âge de 70 ans, il a rejoint au champ des suppliciés tous les compagnons qu’il a éliminés au fil des ans. Son vieux camarade Paulo Correia, par exemple. En 1986, il l’a fait passer par les armes avec cinq autres « conjurés ». C’est sans doute à ce moment-là que s’est produite la première cassure entre Nino Vieira et les officiers issus de la communauté balante, la plus importante du pays. Le 2 mars, plusieurs de ses tueurs étaient balantes, justement.

« Nino » (« l’enfant ») était tout sauf un enfant de chœur. Mais c’était surtout un homme courageux. Difficile d’oublier son regard. Celui d’un lutteur avant le combat. Électricien de formation et orphelin de père, João Bernardo Vieira n’a que 20 ans quand, en 1959, le PAIGC (Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert) s’engage dans la lutte armée contre les Portugais. D’où son surnom, Nino. Très vite, il se taille la réputation d’un guérillero aux coups de main audacieux. Dans les camps militaires portugais du sud du pays, son seul nom fait trembler. Dès 1964, il est l’un des plus proches compagnons d’Amilcar Cabral, qui l’envoie apprendre le métier d’artilleur à l’Académie militaire de Nankin, en Chine. En mai 1973, quatre mois après l’assassinat de Cabral, « el general Nino » venge la mort de son chef en détruisant le camp fortifié de Guiledge, une des positions clés des Portugais. Nino Vieira conquiert l’indépendance de son pays par les armes. C’est un libérateur. Un vrai.

En fait, après la victoire, il va révéler ses deux facettes. D’abord celle du dictateur démagogue, Nino, « le fils du peuple ». En 1980, quand il renverse le président Luis Cabral, il lance à la foule : « Nous ne sommes pas des ânes. » Sous-entendu : « Nous, les Africains, nous ne sommes pas plus bêtes que les autres. » L’heure de la revanche sur les élites créoles et cap-verdiennes a sonné. À cette époque, Nino le Papel – une ethnie minoritaire de la région de Bissau – est populaire chez les Balantes. Puis, après le coup d’État d’Ansumane Mané en 1999, un autre Nino apparaît. Plus démocrate, plus subtil. Son retour au pouvoir par les urnes, en 2005, est un modèle de manœuvre politique. Candidat indépendant, il élimine les champions des gros partis sur le thème : « Moi ou le chaos ». Et pendant quelques mois, il réussit à faire consensus autour de sa personne, toutes ethnies confondues.

Nino Vieira a-t-il senti que sa vie était en danger ? Très certainement, car, après une première attaque contre sa résidence, le 23 novembre dernier, il a écrit à la Cedeao pour lui demander une protection militaire. En décembre, aux obsèques de Lansana Conté à Conakry, il a lâché devant la dépouille de son vieux compagnon d’armes : « Ce n’est pas un ami, c’est un frère. Il est une partie de moi-même. » Sans doute pensait-il à son propre destin… L’homme était lucide, mais il continuait de se battre. Lors de l’attaque de novembre, il a refusé l’avion que le Sénégal était prêt à lui envoyer pour l’exfiltrer. Nino restait « le vieux lion » cher à ses partisans, mais il était de plus en plus seul.

En avril 2005, à son retour à Bissau après six ans d’exil au Portugal, Vieira a eu cette phrase : « Je demande pardon, mais moi j’ai déjà pardonné. » Comme s’il ne voulait pas se repentir tout seul. Nino était un homme fier, jusqu’au point d’assumer ses crimes. Mais le vieux combattant avait de vraies convictions. Contre l’ethnie et pour la nation bissauguinéenne. « Le tribalisme conduit aux guerres et les guerres ethniques sont une honte », disait-il souvent. Aujourd’hui, pour beaucoup de patriotes africains, sa mort est aussi une honte.

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