Société

Michelle Obama ou l’improbable ascension d’une arrière-arrière-petite-fille d’esclaves

Arrachés à l’Afrique, ses ancêtres travaillaient dans les rizières et les champs de coton de Caroline du Sud. Elle est aujourd’hui l’influente épouse de l’homme le plus puissant du monde.

Par - Nicolas Michel
Mis à jour le 10 mars 2009 à 12:47

Les fondations de la Maison Blanche furent jadis posées par des esclaves noirs. Juste retour des choses : le 20 janvier, une grande et belle femme dont les lointains ancêtres étaient originaires d’Afrique a emménagé au 1600, Pennsylvania Avenue. Avec ses deux petites filles et son président de mari.

Même soupçonnées de mener leurs hommes par le bout du nez, les premières dames veillent généralement à rester dans l’ombre. Michelle LaVaughn Robinson, elle, ne craint pas la lumière. Mieux, elle l’attire. Et personne ne l’imagine faire longtemps tapisserie. Son parcours, sa rage de vaincre, ses idées bien arrêtées et son sourire éclatant ont joué un rôle dans l’irrésistible ascension de Barack Obama. Nul doute qu’ils contribueront à modeler l’image de la nouvelle Amérique.

« Je suis marié avec une femme qui porte en elle le sang des esclaves ; et celui des propriétaires d’esclaves », déclarait le futur président, le 18 mars 2008, dans son désormais célèbre discours sur « la race ». De fait, contrairement aux Obama, la famille Robinson a connu la traite négrière, l’esclavage, la guerre civile, la Grande Migration et la lutte pour les droits civiques.

Les ancêtres de Michelle vivaient à Georgetown, en Caroline du Sud. Jim Robinson, son trisaïeul, y est né vers 1850. Illettré, il travaillait dans les champs de riz infestés de moustiques. Son corps repose encore là-bas, dans une tombe anonyme du cimetière réservé aux Noirs. Fraser Jr, son grand-père, né en 1912, fut le premier de la famille à aller à l’école. En 1930, il possédait sa propre maison et gagnait sa vie dans une scierie. Mais la Grande Dépression le contraignit, comme tant d’autres Noirs, à quitter le Sud pour chercher du travail au Nord – à Chicago en l’occurrence. C’est là, dans le quartier de South Side, qu’il rencontra et épousa LaVaughn Johnson. Fraser Robinson III, le père de Michelle, est né de cette union, en 1935. Si Michelle est une gagneuse, c’est parce qu’elle porte en elle cette histoire.

Elle naît à Chicago le 17 janvier 1964, deux ans après son frère, Craig. À l’époque, Fraser et Marian Robinson habitent un petit appartement de South Park. Employé municipal, son père travaille dur et milite au Parti démocrate. Son job ? Convaincre les Africains-Américains de voter.

Si le Civil Rights Act interdisant la ségrégation date de cette année-là, cela ne signifie nullement que Chicago soit brusquement devenu un havre de paix où Blancs et Noirs vivraient en harmonie. Simplement, le maire, Robert J. Daley, favorise habilement certains Africains-Américains utiles à sa « machine » électorale. Auteur d’une biographie de Michelle Obama*, Liza Mundy est convaincue que Fraser a bénéficié de ce système : « Le service des eaux, où il travaillait, était connu pour être l’un des secteurs où l’on plaçait les salariés bénéficiant de protections. »

Il n’empêche : atteint très jeune d’une sclérose en plaques, Fraser est un bourreau de travail. Dur au mal, il ne se plaint jamais, même quand son corps ne suit plus. Michelle et Craig ne perdent pas une occasion de rappeler à quel point leur père, décédé prématurément en 1991, a été un exemple pour eux.

Dans les années 1970, la famille Robinson s’installe au 7400, Euclid Avenue, dans le South Shore, un quartier moins défavorisé. Ils occupent le niveau supérieur d’un petit pavillon de briques rouges loué à une tante. Les enfants dorment dans le salon, divisé en deux par une cloison. L’ambiance est bonne, les repas sont joyeux et toute la famille se retrouve pour jouer au Monopoly ou aux dames chinoises.

Entêtée, travailleuse et déjà un peu rebelle, Michelle apprend à lire avant d’entrer à l’école. Pour ses parents, le travail et la réussite constituent le seul moyen de vaincre les préjugés raciaux. Ressassée à l’infini, la leçon ne sera pas oubliée. À l’école élémentaire Bryn Mawr, la petite fille est sélectionnée pour participer au programme d’excellence financé par la municipalité. Au milieu des années 1970, elle intègre la Whitney M. Young Magnet High School, un collège qui s’efforce de promouvoir l’égalité des chances.

Pas aussi douée que son frère pour les études, la jeune fille compense en travaillant d’arrache-pied. « Toute ma vie, j’ai été confrontée à des gens qui n’attendaient rien ou pas grand-chose de moi, confiait-elle lors de la campagne présidentielle. Quand j’ai souhaité intégrer Princeton, on m’a dit que mes résultats n’étaient pas assez bons : j’ai pourtant été admise. Ensuite, quand j’ai voulu aller à Harvard, certains ont suggéré que c’était sans doute un peu dur pour moi. Je ne sais même pas pourquoi on me disait ça. » Se battre, toujours se battre. Michelle Obama débarque sur le campus de Princeton, dans le New Jersey, à la fin de l’été 1981. Craig l’y a précédée, grâce, surtout, à ses qualités… athlétiques : champion de basket-ball, il fait le bonheur des Princeton Tigers dans le championnat universitaire. Il est probable que les performances sportives du frère n’ont pas nui à l’admission de la sœur…

 

Repli communautaire

C’est le début de la discrimination positive : les Africains-Américains ne représentent encore sur le campus que 10 % de l’ensemble des étudiants. Et l’ouverture d’esprit n’est pas franchement d’actualité : la mère de la colocataire de Michelle fait des pieds et des mains pour que sa fille déménage… Partager sa chambre avec une Noire ? Vous n’y pensez pas !

Alors Michelle a tendance à se replier sur sa communauté et milite dans diverses organisations africaines-américaines. Bien plus que Barack, enfant métis d’une famille recomposée, elle a toujours ressenti un fort sentiment d’appartenance communautaire. Dans sa thèse consacrée aux Noirs sortis de Princeton et la communauté noire, elle conclut que, pour ces derniers, le fait d’être diplômé d’une prestigieuse université et de réussir dans des milieux très majoritairement blancs ne constitue nullement une trahison, mais, au contraire, un devoir.

À 21 ans, elle entre à la Harvard Law School. Parallèlement, elle travaille au bureau d’aide juridique, où elle apporte son soutien à des personnes démunies dans des cas de litiges entre locataires et propriétaires – ce qui, à l’occasion, ne l’empêche pas de participer à des défilés de mode ! Sur l’album photo de la promotion 1988, ses parents ont écrit ces mots : « Nous savions que tu réussirais il y a quinze ans déjà, quand nous n’arrivions pas à te faire taire. »

À la fin de ses études, la jeune femme rejoint le cabinet juridique Sidley Austin. Son salaire ? 65 000 dollars par an. Assez pour rembourser son emprunt étudiant… Ses anciens collègues la décrivent comme travailleuse et ambitieuse, les pieds sur terre mais pleine d’humour.

Son idylle avec Barack commence en 1989, quand il entre comme stagiaire chez Sidley Austin. Chargée de le superviser, elle pense d’abord avoir affaire à « un de ces beaux parleurs qui a le chic pour embobiner les gens ». Une éternelle cigarette au bec, le futur président est habillé comme un sac. Elle le snobe un peu, puis finit par fondre. Ce qui la séduit ? Plus qu’une sortie au cinéma (Do the Right Thing, de Spike Lee), c’est le discours prononcé par Barack dans le sous-sol d’une église en faveur des Africains-Américains défavorisés – et la force morale qui s’en dégage.

Chez les Robinson, Obama est tout de suite apprécié. Mais, en secret, il se murmure que Michelle pourrait bien n’en faire qu’une bouchée. C’est une telle forte tête… Le mariage, Barack est contre : trop conformiste. Jusqu’au soir où, Chez Gordon, un restau chic de Chicago, il pose devant elle une bague de fiançailles. Et ose ce délicat commentaire : « Ça t’en bouche un coin, non ? » Le mariage est célébré en 1992, à la Trinity United Church, par le pasteur Jeremiah Wright, qui fera beaucoup parler de lui – et pas en bien – au cours de la campagne.

En 1991, à la mort de son père, Michelle se remet en question et décide « d’entreprendre une carrière motivée par la passion et pas seulement par l’argent ». Deux ans plus tard, elle dirige Public Allies, une association qui s’efforce de préparer les jeunes issus des minorités ethniques à travailler dans le secteur social. Mais son ambition reste intacte. Ayant pris contact avec Valerie Jarrett, alors adjointe au maire de Chicago, elle est embauchée au sein de l’équipe municipale… ce qui lui permettra d’offrir à son époux un réseau de relations capital pour son avenir politique. Au-delà, elle a sans nul doute beaucoup contribué à le faire accepter par la middle class de South Side. Et à faire de ce marginal en politique un militant démocrate à peu près présentable.

En 1995, Obama décide de briguer le poste de sénateur de l’Illinois. « On avait souvent discuté des moyens de changer les choses, confie-t-elle à Liza Mundy. Mais la politique n’est apparue qu’à ce moment-là. Je lui ai simplement dit : “Non, ne fais pas ça, on vient de se marier, pourquoi te lancer là-dedans ?” » L’opiniâtreté d’Obama est la plus forte. Deux ans plus tard, en janvier 1997, il prête serment devant le Sénat. Dès ce jour, Michelle va devoir s’efforcer de maintenir une vie de famille digne de ce nom avec un homme qui fait toujours deux ou trois choses en même temps.

 

Dès 4 h 30 à la salle de gym

Malia Ann naît en 1998, Sasha en 2001. Entre les deux naissances, il y a la course malheureuse au Congrès, contre Bobby Rush. Michelle travaille désormais pour les Hôpitaux de l’université de Chicago. Un job bien payé, mais néanmoins « social ». Entre le travail et les enfants, le couple bat un peu de l’aile. Michelle accepte Barack tel qu’il est, mais lui impose des obligations. Lève-tôt, elle se rend à la salle de gym chaque matin à… 4 h 30 et lui abandonne les corvées matinales. Quand il est à la maison.

Lorsque Barack se met en tête de devenir sénateur des États-Unis, elle soupire, proteste, réfléchit aux implications… pour finir par dire oui et jouer un rôle actif dans la campagne. Après son discours à la convention démocrate de 2004, Obama devient célèbre du jour au lendemain. L’année suivante, grâce aux droits d’auteur de ses livres, la famille s’installe dans une belle maison du quartier de Hyde Park. Les difficultés financières sont loin derrière. Devenue vice-présidente chargée des affaires extérieures des Hôpitaux de l’université de Chicago, Michelle gagne plus de 300 000 dollars par an.

La suite a été abondamment commentée : ses réserves quand Barack a résolu de partir à l’assaut de la Maison Blanche, ses exigences – arrêter de fumer, offrir un chiot aux filles –, son choix de travailler à temps partiel, son implication dans la campagne…

Entre 2007 et 2009, Michelle Obama reçoit des coups. Parce qu’elle donne de son mari une vision peu exaltante en évoquant sa mauvaise haleine matinale ou ses chaussettes mal rangées. Parce qu’elle dit qu’il n’est qu’un homme alors que beaucoup attendent un messie. Parce qu’elle s’adresse aux plus pauvres en disant « nous », alors que sa famille est largement à l’abri du besoin. Parce qu’elle ne semble pas assez « patriote », pas assez « fière » de son pays…

Obéissante, elle se coule dans le moule conçu pour elle par les communicants politiques. Souvent axés sur sa propre histoire d’arrière-arrière-petite-fille d’esclaves, ses discours permettent à Barack de séduire un peu plus les Noirs sans braquer les Blancs. Elle ne rejette personne, appelle au contraire à l’union autour de valeurs communes : le travail, la réussite sociale, la famille… « Il n’y a pas un moment où je ne songe pas à mes filles », déclare-t-elle dans le Michigan. Succès garanti.

Aujourd’hui installée au 1600, Pennsylvania Avenue, elle ne saurait décevoir les espoirs qu’elle a pu susciter. Car pour la majorité des descendants d’esclaves, et pour une grande partie des minorités, l’égalité des chances est encore loin d’être une réalité.