Cinéma

Régime sans salles

Alors que le Fespaco a fêté, du 28 février au 7 mars, quarante ans de création africaine, les salles de cinéma ferment les unes après les autres sur le continent. Une situation dramatique qui annonce la mort du septième art africain si rien n’est fait...

À Dakar, les amoureux ne se donnent plus rendez-vous au cinéma Le Paris. En 2006, ce lieu mythique un brin suranné, chanté par le couple malien Amadou et Mariam dans « Sénégal Fast Food », a été démoli. Pas assez rentable. Les années précédentes, les autres cinémas de la capitale sénégalaise avaient subi le même sort, fermant un à un pour céder la place à des supermarchés ou à des immeubles de bureaux. Le Paris les a finalement rejoints sur la liste des bons souvenirs.

Aux amoureux de la toile il ne reste plus aujourd’hui que les projections exceptionnelles, le week-end, au Théâtre national Daniel-Sorano. Et le regret d’une belle époque. « Dans les années 1980, on avait l’embarras du choix, rien que dans le centre-ville, il y avait au moins cinq cinémas, se souvient une journaliste dakaroise. Aller voir un film, c’était une belle sortie, on s’habillait bien. »

De l’autre côté du fleuve Sénégal, l’évocation de la salle El-Mouna de Nouakchott, avec ses deux niveaux – plus haut, plus cher –, réveille la même nostalgie chez Abdel, un homme d’affaires : « Quand j’ai débarqué de la brousse, c’est là que j’ai vu mon premier film sur grand écran. J’avais l’impression de devenir moderne. » Comme tous les cinémas en Mauritanie, El-Mouna a disparu. Dans les années 1980, il y avait onze salles à Nouakchott (pour 400 000 habitants) et près de quinze dans tout le pays.

 

Vague à l’âme

Cameroun, RD Congo, Côte d’Ivoire, Guinée-Conakry, Togo, Bénin, Mali : partout, en Afrique subsaharienne francophone, la quasi-totalité des cinémas, florissants il y a vingt-cinq ans, ont baissé le rideau. Le public, féru de films de Bollywood – appelés « hindous » – et de karaté, mais aussi de productions africaines, américaines et françaises, doit se contenter du petit écran et des DVD. Dernières fermetures : l’Abbia, à Yaoundé, et le Wouri, à Douala, en janvier.

Quant aux quelques exploitants restants, ils survivent avec des salles vétustes – certaines sont sans fauteuils – et des copies en mauvais état de films souvent dépassés. Alors que le Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (Fespaco), clôturé le 7 mars, vient de fêter son quarantième anniversaire, les passionnés des salles obscures ont le vague à l’âme face à la mort d’un divertissement un temps accessible à tous, grâce à un système de prix dégressif (en fonction de la primeur des films, de l’emplacement dans la salle et du quartier), propre à faire naître la cinéphilie et même des vocations.

Désaffection du public subsaharien pour l’image ? Certainement pas. Dans les grandes villes, les projections informelles de DVD sur grand écran font un tabac. En Mauritanie, les « écrans dromadaires » sont aussi un succès : mis en place par la Maison des cinéastes, une association qui œuvre pour le développement du cinéma dans le pays, ce programme consiste à diffuser des films – fictions ou documentaires – dans des villages isolés. « Parfois, le public, c’est tout le village », s’enthousiasme Abderrah­mane Ould Ahmed Salem, réalisateur et fondateur de la Maison des cinéastes. Le Guinéen Cheikh Fantamady Camara, réalisateur de Il va pleuvoir sur Conakry, en est persuadé : « Il n’y a pas seulement une demande de films, il y a une demande de cinéma avec la sortie que cela implique. Mais il n’y a plus d’offre. »

Le problème, c’est la distribution. Aucun réseau digne de ce nom n’a su remplacer ceux qui, hérités du système colonial, exploitaient les salles et les alimentaient en copies de films jusqu’à la fin des années 1970. De petits distributeurs locaux ont bien vu le jour çà et là, mais jamais ils n’ont eu assez de poids face aux producteurs occidentaux pour négocier des tarifs intéressants. Des salles ont été nationalisées – au Sénégal notamment – puis, confrontés aux fameux « ajustements structurels » imposés par les bailleurs de fonds, les États les ont privatisées.

 

Dernière séance ?

Indépendants, les exploitants se sont retrouvés face à une équation impossible : faire tourner des salles avec de modestes moyens, pour un public au faible pouvoir d’achat, alors que la concurrence du petit écran commence à faire rage et que la culture est la dernière des priorités des pouvoirs publics, étranglés par la dette. « Les salles dépendaient du système colonial qui les avait construites », explique Samuel Lelièvre, chercheur spécialisé dans les médias, qui a dirigé la rédaction de l’ouvrage collectif Cinémas africains, une oasis dans le désert ? (CinémAction, éd. Corlet-Télérama, 2003).

Pour maîtriser le nerf de la guerre qu’est la distribution, une entreprise panafricaine a bien vu le jour en 1979 : le Consortium interafricain de distribution cinématographique (CIDC), qui regroupait quatorze pays d’Afrique francophone. La rentabilité n’ayant jamais été atteinte, la société a été enterrée six ans après sa création.

Mais l’heure de la dernière séance n’a peut-être pas encore sonné. Pour Cheikh Fantamady Camara, la solution réside dans le numérique : « C’est la chance que nous devons saisir. » Équiper les salles pour la diffusion des films réalisés en numérique est un luxe, mais cela permettrait par la suite une réduction des coûts d’exploitation en évitant le problème de la copie. Et donnerait l’occasion à un vivier de jeunes réalisateurs de montrer leurs films en salles. Encore faut-il les réhabiliter. C’est la mission que le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako s’est donnée en créant récemment l’association Des cinémas pour l’Afrique. Premier bénéficiaire : Le Soudan, à Bamako. Car le problème des salles est aussi, en amont, celui de la production. Dans une chronique mise en ligne par les Nations unies, le cinéaste congolais Balufu Bakupa Kanyinda s’interroge : « Pourquoi un paysan du Kasaï produirait-il sur des hectares un produit qui n’est pas consommé ? »

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