Société

Racisme à l’italienne

Par - Pascal Airault, envoyé spécial en Italie
Mis à jour le 17 mars 2009 à 11:20

Insultes, passages à tabac, assassinats… Depuis un an, les exactions contre les étrangers se multiplient dans la Péninsule. Avec la bénédiction de la très xénophobe Ligue du Nord, alliée de Silvio Berlusconi.

Banlieue de Rome, 1er février. De retour d’une soirée très arrosée, trois jeunes Italiens croisent Navtej Singh Sindu (35 ans), un SDF d’origine indienne paisiblement endormi à la gare de Nettuno. Ils lui demandent de l’argent, puis le rouent de coups, l’aspergent d’essence et tentent de le brûler vif. « On voulait juste éprouver une émotion forte pour finir la soirée. » C’est en ces termes hallucinants que l’un d’eux tentera d’expliquer aux carabiniers venus l’arrêter le mobile de son crime…

La veille, à Civitavecchia, pas très loin de là, un inspecteur de police avait abattu de sang-froid, avec son arme de service, un voisin sénégalais, Cheikh Mory Diouf (43 ans), pour une banale querelle de voisinage…

Insultes, passages à tabac, meurtres… Depuis un an, les exactions xénophobes se multiplient dans toute l’Italie. Elles vont bien au-delà des quolibets lancés, dans les stades, à l’adresse des footballeurs africains. Tout a commencé, au printemps 2008, avec les incendies – volontaires – de plusieurs camps de Tziganes. En septembre, le Burkinabè Abdul Guibré (19 ans) est massacré à coups de barre de fer par les gérants d’un snack-bar à qui il avait dérobé un paquet de biscuits. « Sale nègre », auraient, selon plusieurs témoins, hurlé les meurtriers. À la fin du même mois, à Naples, six Africains sont criblés de balles par des tueurs de la Camorra. Deux d’entre eux avaient semble-t-il omis d’acquitter le pizzo, « l’impôt » perçu par les Casalesi, une « famille » mafieuse locale, sur le trafic de drogue.

Pourquoi tant de haine ? Dans les médias, sociologues, ecclésiastiques et responsables politiques se perdent en conjectures. Mais tout le monde est à peu près d’accord pour souligner l’augmentation vertigineuse des flux migratoires au cours de la dernière décennie. Naguère terre d’émigration (vers les États-Unis, l’Amérique du Sud et le reste de l’Europe), l’Italie est aujourd’hui le pays de l’UE où l’immigration progresse le plus rapidement.

 

Décomplexé

Quelque 500 000 étrangers y débarquent chaque année, légalement ou non. Selon les ONG Caritas et Migrantes, ces derniers étaient en 2008 plus de 4 millions, pour une population totale de 60 millions d’habitants, soit un peu plus que la moyenne européenne. Les Roumains sont les plus nombreux (1,6 million de personnes), devant les Albanais (402 000), les Marocains (366 000), les Chinois et les Ukrainiens (environ 150 000). À Milan, la grande métropole industrielle du Nord, 14 % de la population est étrangère – et un enfant sur quatre, ce qui augure un avenir métissé. À Rome, le pourcentage dépasse les 10 %.

Certains ne le supportent pas. Et notamment les militants de la Ligue du Nord, parti ouvertement xénophobe fondé en 1989 par Umberto Bossi. Membre de la coalition au pouvoir, cette formation prône « la méchanceté à l’égard des clandestins », le fichage des empreintes des jeunes Tziganes, des peines de cinq ans de prison pour les sans-papiers, etc. On voit le style. Partout où il est question de construire une mosquée, ses partisans les plus extrémistes vont jusqu’à faire uriner des porcs. Devenue la troisième force politique du pays, la Ligue gagne du terrain dans le centre du pays, vieux fief de la gauche, et influe sur la politique du gouvernement.

Pour Massimo Giannini, directeur adjoint de La Repubblica et auteur de Lo statista. Il Ventennio berlusconiano tra fascismo e populismo*, le règne de Silvio Berlusconi finit par évoquer celui de Benito Mussolini. Il dénonce l’apparition, encouragée par une politique et des déclarations publiques qui frisent l’inconscience, d’un racisme décomplexé. Il est vrai qu’au-delà de ses plaisanteries douteuses sur le « bronzage » de Barack Obama le président du Conseil multiplie les gestes d’exclusion visant les étrangers.

« Nous sommes des médecins, pas des délateurs ! » Sur les murs des cabinets de consultation et dans les hôpitaux, les professionnels de santé organisent la résistance. L’objet de leur indignation ? L’adoption, à la mi-février, d’un amendement à la loi de 1998 qui les autorise à dénoncer leurs patients immigrés en situation irrégulière. Jusqu’à présent, la législation garantissait aux sans-papiers l’accès aux soins et aux centres de santé publique. Et interdisait expressément aux praticiens de signaler l’étranger « hors la loi » aux pouvoirs publics, sauf dans le cas de blessures consécutives à un délit ou à un crime.

« C’est une dérive intolérable, s’insurge Paul, un médecin d’origine nigériane. La grande majorité du corps médical n’a aucune intention de jouer les officiers de police. Et puis, tout cela crée un vrai problème de santé publique : faute de pouvoir se faire soigner, les clandestins propageront inévitablement les maladies. »

Installé en Italie depuis vingt-huit ans, Paul ne reconnaît plus le pays de Cocagne qu’il a connu à son arrivée : « J’ai été accueilli à bras ouverts. Il y avait du travail pour tous les gens de bonne volonté. Aujourd’hui, c’est la crise, le coût de la vie augmente, le chômage aussi, beaucoup sont contraints de cumuler un emploi officiel et un job informel. Nous sommes devenus des boucs émissaires. On le sent dans le regard des Italiens, au restaurant, dans les transports en commun, les terrains de sport… »

Le 19 février, l’inquiétude des étrangers est montée d’un cran après l’adoption en Conseil des ministres d’un décret-loi légalisant les rondes nocturnes de citoyens instaurées par la Ligue du Nord. Vêtus de chemises vertes, la couleur du parti, ces « justiciers » terrorisent les « extracommunautaires ». C’est-à-dire les non-Européens. Leurs cibles privilégiées ? Les sans-papiers et les prostituées. Heureusement, ils sont désormais placés sous le contrôle des maires et reliés aux commissariats. Surtout, ils n’ont pas le droit de porter une arme.

D’autres mesures durcissant les conditions du regroupement familial, de l’obtention de la nationalité italienne et de l’installation des Roms (Tziganes) dans le pays sont attendues. Les autorités veulent même expulser tous les Roumains soupçonnés de crimes. Il est vrai qu’un sixième des plaintes pour vol et recel, prostitution, extorsion de fonds et contrebande les concernent. Devant la violence des représailles – une vingtaine d’agressions contre des membres de la communauté, ces dernières semaines –, Cristian Diaconescu, le ministre roumain des Affaires étrangères, a fait part de son inquiétude à son homologue italien, le 23 février, à Rome. Les polices des deux pays se sont engagées à améliorer leur coopération, mais la question de l’emprisonnement des criminels n’est toujours pas réglée. « Pas de retour en Roumanie avant leur condamnation définitive par la justice italienne », soutient Bucarest.

« La mauvaise conduite de certains des nôtres, dont les médias se font très largement l’écho, nuit à l’ensemble des immigrés, reconnaît Insa Ndiaye, représentant du Sénégal au Conseil des étrangers de la ville de Rome. Mais la solution n’est pas de nous expulser ou de nous stigmatiser : il faut nous impliquer plus fortement dans la vie de la société. » Une des premières étapes pourrait être d’accorder le droit de vote aux étrangers lors des élections locales…

Tel n’est manifestement pas l’intention de Silvio Berlusconi, crédité de 60 % d’opinions favorables dans les sondages. La gauche y est certes favorable, mais, plombée par de vilaines affaires de corruption et menacée d’éclatement après la démission de Walter Veltroni, son ancien leader, est-elle encore écoutée ? De toute façon, elle a, elle aussi, tendance à durcir son discours sécuritaire.

 

« Attention à votre scooter ! »

Dans ce contexte, comment s’étonner de la multiplication des comportements racistes ? « Ne laissez pas votre scooter n’importe où, avec tous ces étrangers, vous risquez de vous le faire voler. Ils sont sales, ils font la manche à longueur de journée et n’envoient pas leurs enfants à l’école », explique par exemple Gianluca, loueur de deux-roues installé dans le centre de Rome.

« Dans nos villages, nos usines et nos champs, les immigrés participent au développement économique, plaide à l’inverse Paolo Ciani, de la communauté catholique de Sant’Egidio. Ils versent annuellement quelque 4 milliards d’euros de taxes, soit beaucoup plus que les aides diverses – environ 1 milliard d’euros – dont ils bénéficient. »

Dans le bâtiment et l’agriculture, les étrangers constituent les gros bataillons de la main-d’œuvre. Mais leur rôle ne se limite pas à cela. Depuis le début de la décennie, ils créent aussi des entreprises, ce qui prouve leur enracinement. Les plus entreprenants sont les Marocains, devant les Roumains, les Chinois et les Albanais. L’avenir de l’Italie n’est plus imaginable sans les immigrés. En 2050, les nationaux d’origine étrangère y seront plus de 10 millions. Ce qui signifie qu’elle a le plus urgent besoin de stratégies d’intégration à long terme.

 

* L’homme d’Etat. Les vingt années de Berlusconi entre fascisme et populisme.