Politique

Le tour d’Afrique de Bernard Kouchner

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Maghreb, Françafrique, crises malgache et soudanaise, élection ivoirienne, « affaire Péan », relations avec l’Élysée... À la veille du voyage de Nicolas Sarkozy, le ministre français des Affaires étrangères fait le point sur les rapports entre Paris et le continent.

On ne présente plus Bernard Kouchner. Soixante-neuf ans d’une vie aussi palpitante qu’un scénario de film hollywoodien, à mi-chemin entre Indiana Jones et Titanic en mer de Chine, une gueule et une gestuelle, volontiers cabotines, d’acteur de cinéma d’autrefois, une énergie de lapin Duracell, une faconde de conteur malinké et un panache de hussard. La parfaite recette en somme d’un statut d’icône médiatique que cet enfant de père juif et de mère protestante, dont les grands-parents furent exterminés à Auschwitz, maîtrise sur le bout des doigts depuis quarante ans – au point, disent ses ennemis, d’en abuser jusqu’à l’ivresse. Il faut dire que l’une des vies de ce personnage de roman suffirait largement au commun des mortels.

Jeune communiste pendant la guerre d’Algérie, initié à l’Afrique par un certain Alpha Condé, qui fut son camarade de lycée, journaliste militant intervieweur de Castro, scénariste de feuilleton télévisé, médecin, ministre de François Mitterrand, représentant de l’ONU au Kosovo et surtout « French Doctor » sur tous les théâtres de la misère du monde. Du Biafra au Rwanda en passant par le Kurdistan, l’Afghanistan, le Vietnam, l’Érythrée, le Tchad, le Liban, le Sud-Soudan, l’Amérique centrale et les boat people, la liste des sauts en parachute humanitaires de ce marathonien – aux sens propre et figuré – du droit d’ingérence est aussi longue qu’un rapport d’Amnesty International. De la chute de Saigon au Septembre noir jordanien, des charniers de Kigali au chaos somalien (ah ! ce sac de riz sur l’épaule devant les caméras), Bernard Kouchner a mis en scène sa propre existence au plus près du danger et des feux de la rampe, avec un talent, et souvent un courage physique, indéniables.

Ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy depuis près de deux ans, au prix d’un abandon de ses ex-camarades socialistes (même s’il se dit incurablement de gauche), cet homme excessif et ambitieux, chaleureux et cassant, amateur de vin rouge et de vacances en bande, parfois « tiers-mondain » et volontiers sentimental a, sur l’ensemble de la classe politique française, un avantage de taille : il connaît le monde – et tout particulièrement le Sud – pour l’avoir parcouru en tous sens, vécu en quelque sorte… Et cela ne cesse pas. « Depuis que je suis ministre, exulte-t-il avec gourmandise, j’ai parcouru 1 million de kilomètres ! »

Entretien avec un ovni politique aussi fascinant que controversé.

 

Jeune Afrique : Les lignes bougent dans l’est de la RD Congo, où le président Sarkozy doit se rendre le 26 mars. Dans le bon sens ?

Bernard Kouchner : Sûrement. Quand deux pays qui étaient en conflit parviennent à se porter assistance, c’est un progrès. Mais tout n’est pas achevé. Malgré l’effort commun des troupes congolaises et rwandaises, des rebelles des FDLR [Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, NDLR] se sont dispersés dans la nature et pourraient revenir sur leur position antérieure.

 

Y a-t-il une volonté française de règlement de la crise dans les Grands Lacs, comme on l’a dit ?

Il existe une volonté française de participer à un règlement de la crise en concertation avec tous les partenaires. La concertation entre les quatre pays des Grands Lacs afin de s’entendre pour un éventuel partage des richesses n’est ni une idée fausse ni une idée neuve. Mais elle ne s’impose pas de l’extérieur. C’est aux gouvernements concernés de la décider, et la France n’a aucunement l’intention de les y obliger. La colonisation, c’est fini. Nous essayons juste d’être utiles.

 

Après Kinshasa, Nicolas Sarkozy a prévu de se rendre à Brazzaville, puis à Niamey. Bolloré et Areva vont être contents…

L’idée que le président de la République française puisse être le VRP de tel ou tel groupe est quelque peu injurieuse. Et puis nous allons en RD Congo où nous n’avons, hélas, que trop peu d’intérêts économiques. Un peu de réalisme, s’il vous plaît. On ne peut à la fois vouloir affronter la crise, déplorer le chômage et ne pas défendre nos entreprises à l’exportation ! Mais ce n’est pas le but de cette tournée.

 

À Madagascar, le président Marc Ravalomanana vient de démissionner. Reconnaissez-vous le nouveau pouvoir ?

Je constate que la Haute Cour constitutionnelle malgache a reconnu les nouveaux pouvoirs d’Andry Rajoelina, au terme de ce qui s’apparente à une révolution et à un coup d’État. Notre position a toujours été claire : éviter toute violence, dialoguer et respecter la règle de droit. À ce sujet, la France se reconnaît tout à fait dans les principes et les attentes formulés par l’Union africaine. La suspension du Parlement ne va pas dans le bon sens. Pour le reste, nous serons, dans les semaines à venir, très attentifs aux efforts de réconciliation au sein de la société malgache. Très attentifs aussi aux modalités d’une transition dont la durée doit être aussi brève que possible.

 

Andry Rajoelina avait trouvé refuge à l’ambassade de France à Antananarivo, avant d’aller chercher un abri ailleurs. Marc Ravalomanana n’avait pas apprécié. C’était une prise de position de votre part ?

Pensez-vous que la France, pays des droits de l’homme, aurait dû refouler Rajoelina qui était recherché ? Que n’aurait-on pas dit ! En réalité, lorsque notre ambassade l’a accueilli – pour un temps limité –, elle en a averti la présidence malgache, qui a marqué son accord, et elle a demandé que son hôte n’y exerce pas d’activité politique. Cela a été respecté.

 

Le temps des coups d’État semble être revenu en Afrique… 

Vous avez raison. Sous une forme ou sous une autre, l’irrespect du pouvoir constitutionnel gagne du terrain. C’est inquiétant. Notre position est claire : nous condamnons les coups d’État. Nous considérons l’attitude de l’Union africaine comme un modèle.

 

Quelle est votre position exacte à propos de la crise politique et institutionnelle que traverse la Mauritanie ?

La même que celle du président de la Commission de l’Union africaine, Jean Ping. Il s’agit encore d’une forme de coup d’État, cette fois sans effusion de sang. Le général Ould Abdelaziz doit démissionner au moins quarante-cinq jours avant l’élection présidentielle s’il souhaite s’y présenter. Et le président Ould Abdallahi, qui est le seul légitime, doit diriger la transition tout en acceptant de passer ensuite la main. C’est le meilleur compromis possible. Je sais bien que, dans la région, tout le monde ou presque semble s’être rallié à la solution Ould Abdelaziz : le Maroc, l’Algérie, la Libye, le Sénégal… Nous tenons compte de ce contexte tout en restant fermes sur les principes. Il n’y a pas de bons coups d’État

 

L’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, c’est pour cette année ?

J’aimerais y croire. Mais je suis un peu découragé. On me dit que tous les candidats sont d’accord pour un énième report. Si c’est vrai, je trouve cela désolant. Personne ne paraît pressé d’aller devant les urnes. Il est vrai aussi que l’enregistrement des électeurs est un processus lent et complexe. Il faut être patient. Mais je ne suis pas optimiste.

 

Des sanctions sont-elles envisageables ?

A priori, je suis contre. Les sanctions affament les peuples, pas leurs dirigeants. Enfin, cela dépend de quelles sanctions il s’agit. Et, parfois, il faut s’y résigner.

 

Parmi les chefs d’inculpation contre le président soudanais Omar el-Béchir, la Cour pénale internationale (CPI) n’a pas retenu le qualificatif de génocide. A-t-elle eu raison ?

Je n’ai utilisé le mot de génocide pour le Darfour qu’une fois, mais c’était une erreur de ma part. Ce qui est sûr, c’est que la CPI demande à El-Béchir de rendre compte de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Beaucoup de témoignages font état de la participation évidente de l’armée et des autorités soudanaises. Y avait-il volonté planifiée d’anéantissement d’une population ? Je ne le pense pas.

 

Ces poursuites facilitent-elles le règlement du conflit du Darfour, ou le rendent-elles plus compliqué ?

Nous avons tout essayé avec El-Béchir. Nous avons été attentifs à ses actes et à l’écoute de ses discours. Rien ne s’est passé. Nous lui avons demandé de mettre fin aux fonctions de son secrétaire d’État à l’Action humanitaire, Ahmed Haroun, contre qui la CPI a également délivré un mandat d’arrêt international dès mai 2007. Maintenant, s’il ose s’en prendre une fois de plus à des populations déjà exsangues, ce sera sa responsabilité et elle sera gravissime. Mais ne me demandez pas à moi, qui suis l’auteur du discours prononcé à Rome lors de la fondation de la CPI, d’être contre la justice internationale. Elle est le dernier recours pour défendre les opprimés. Par rapport aux tribunaux spéciaux de l’ONU, cette Cour a en outre un avantage décisif : son champ géographique est universel.

 

Des chefs d’État africains se plaignent d’une CPI à géométrie variable. Les comprenez-vous ?

Pas vraiment. Trente pays africains ont signé le statut de la CPI, les deux États africains membres du Conseil de sécurité de l’ONU à l’époque – le Bénin et la Tanzanie – ont voté la saisine de la CPI sur le conflit du Darfour, des juges africains siègent à la Cour, et le premier vice-président est une Malienne. Je ne vois guère où est le problème. Et je vous demande de considérer le point de vue récent de Hassan el-Tourabi : c’est un opposant certes, mais il est soudanais et il soutient la décision de la Cour.

 

Comment cohabitez-vous avec la cellule diplomatique de l’Élysée ?

Tout à fait normalement. Chaque semaine, Jean-David Levitte et Bruno Joubert viennent ici, au Quai d’Orsay, discuter. Et nous parlons de tous les sujets presque tous les jours par téléphone.

 

Donc, tout baigne.

Vous me faites sourire. Nous sommes sous la Ve République. Le président décide et le gouvernement gouverne. Ce n’est pas toujours commode à harmoniser, cela ne date pas d’hier.

 

Et avec le président, ça se passe comment ?

Mon accès à Nicolas Sarkozy est fluide et nos rapports aussi fraternels et respectueux qu’il est possible avec le président de la République. Au final, c’est lui le patron, naturellement. Il m’arrive de le convaincre – comme sur le Liban ou l’Irak, où il s’est rendu le 10 février dernier alors que tout le monde ou presque, au début, était contre. Mais il m’arrive aussi de ne pas réussir. Au Kivu, fin 2008, je souhaitais que la France et les Européens renforcent les effectifs de la Monuc. Le président a tranché.

 

Comment gérez-vous votre secrétaire d’État aux Droits de l’homme, Rama Yade ?

Je ne prétends pas la gérer.

 

Vous avez déclaré que le principe même de ce secrétariat d’État était « une erreur ». Vous persistez ?

J’ai dit que la politique extérieure d’un pays ne se résume pas aux droits de l’homme, même si elle doit en être imprégnée, même si elle est un élément essentiel de notre diplomatie. Être proclamatoire peut nuire à la nécessité politique.

 

La création d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire ne vous a-t-elle pas gêné ?

A priori, oui. Lorsque Nicolas Sarkozy m’a proposé de devenir son ministre des Affaires étrangères et que nous avons ensemble dressé la liste des sujets sur lesquels nous serions d’accord, la politique d’immigration était un vrai problème. Eh bien, je me suis trompé. Autant j’étais hostile à l’immigration choisie, autant j’accepte le concept d’immigration concertée. Nous avons signé des conventions en ce sens avec huit pays africains et l’Union européenne a conclu un pacte de l’immigration qui est l’un des plus grands succès de la présidence française de l’Union européenne.

 

Les tests ADN ?

Je les déteste. Je ne suis pas sûr d’avoir raison, mais je les déteste.

Les 29 000 expulsions de sans-­papiers en 2008 ?

Cela ne me plaît pas non plus. Mais nous sommes moins sévères que beaucoup de pays européens. Je ne dis pas que tout est formidable en France à ce sujet, ni que l’état des centres de rétention me convient. Mais je pense que certains ont beaucoup plus à se reprocher et que d’autres connaissent des difficultés bien plus importantes. Prenez le cas de Malte, qui subit une situation très difficile : 2 500 immigrés en prison et autant dans des centres de rétention. Seul ou presque Brice Hortefeux [remplacé depuis par Éric Besson, NDLR] a proposé d’en accueillir une centaine. Si tous les pays européens en faisaient autant…

 

On ne vous a pas entendu à l’occasion de ce qu’on a appelé « l’affaire Bockel », l’ancien secrétaire d’État à la Coopération, muté pour avoir décrété « la mort de la Françafrique ». Pourquoi ?

Jean-Marie Bockel n’a pas été évincé du gouvernement et il a été remplacé par un homme, Alain Joyandet, qui jouit de la même liberté de ton que lui. Il n’a pas été sanctionné pour avoir critiqué une politique qui, de toute façon, n’est plus de mise. Nous avons instauré avec ce continent que j’aime des rapports normaux, ouverts et collectifs, pour en finir avec la dépendance, la corruption et la suspicion. Je n’ai pas condamné la vision de Jean-Marie Bockel. Peut-être ne s’est-il pas assez expliqué. Je maintiens avec lui des rapports amicaux.

 

En mai 2006, dans son discours de Cotonou, Nicolas Sarkozy avait appelé de ses vœux une relation franco-africaine « débarrassée des réseaux d’un autre temps »…

Excusez-moi, mais à l’époque je ne suivais que de loin Nicolas Sarkozy. N’empêche : il avait raison.

 

Depuis, vous avez fait connaissance avec ces fameux réseaux.

Je ne sais pas ce que vous entendez exactement par réseaux. Mais j’imagine que, s’ils existent, ils ne m’apprécient guère.

 

L’activité africaine d’un Patrick Balkany par exemple, un proche du président que l’on a vu en RD Congo, en Centrafrique ou ailleurs, vous dérange-t-elle ?

Patrick Balkany n’est pas membre du gouvernement, que je sache. C’est un homme libre et il voyage où il veut.

 

Connaissez-vous Robert Bourgi ?

J’ai dû le croiser quelques fois, en bas d’une passerelle d’avion. Et il n’a jamais été reçu dans ce ministère depuis que j’en suis le titulaire.

 

La France vient de conclure avec le Togo de nouveaux accords de défense qui devraient faire jurisprudence. C’est un vrai changement ?

C’est une révolution. Sept autres accords sont prévus qui excluront la fameuse clause – parfois secrète – sur l’intervention de l’armée française en cas de troubles intérieurs. Nous participerons toujours aux opérations d’évacuation de nos ressortissants, mais nous ne nous mêlerons plus de soutenir les régimes en place.

 

Y a-t-il des résistances ?

Il y en a parfois. Des habitudes, des fraternités, des obligations réciproques s’étaient créées. Et beaucoup de liens très forts, sentimentaux, avec l’Afrique. Peut-être est-ce cela les réseaux dont vous parlez…

 

La force européenne Eufor au Tchad vient de passer la main à la Minurcat. Êtes-vous satisfait du résultat ?

Avant le déploiement de cette force, des femmes qui allaient puiser de l’eau se faisaient tuer ou violer à cent mètres des camps de réfugiés ou des sites de déplacés. Depuis un an, il n’y a plus eu une seule attaque importante de cavaliers Djandjawids. Vingt-six pays ont participé à l’Eufor, soit 3 400 hommes, et 10 000 hommes au total avec les rotations. C’était une vraie gageure et je crois qu’ils peuvent être fiers du travail accompli.

 

Si demain une colonne rebelle attaquait à nouveau N’Djamena, comme en février 2008, que feriez-vous ?

Nous n’interviendrions pas militairement. Pas plus qu’il y a un an.

 

En février 2008, l’armée française a fourni des renseignements à l’état-major tchadien.

C’est exact. Nous leur avons dit : « attention, ils approchent ». Mais cela n’a rien à voir avec une intervention militaire directe.

 

La crise économique actuelle menace-t-elle l’aide au développement ?

C’est évident. Quand Dominique Strauss-Kahn demande que 0,7 % des budgets affectés aux plans de relance du Nord aillent aux économies en développement, il a raison. Mais comment faire ? J’ajoute que c’est Nicolas Sarkozy qui a obtenu la participation de l’Union africaine au prochain sommet du G20 à Londres.

 

Pourtant, les ONG dénoncent une baisse de l’aide française.

C’est leur rôle que de demander toujours plus d’argent. Reste qu’en 2009 l’aide française devrait être légèrement supérieure à celle versée en 2008 et qu’elle va atteindre 0,47 % du PIB. Nous voulons 0,7 % dès que possible. La France est, par ailleurs, le deuxième contributeur au Fonds mondial de lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose, avec 300 millions d’euros par an. Un fonds qui sauve des millions de vies en Afrique.

 

En janvier 2008, lors de votre visite à Kigali, vous avez déclaré que la France avait commis « une faute politique » en ne voyant pas venir le génocide de 1994. C’est-à-dire ?

Une importante erreur d’appréciation. Une erreur de vision des enjeux et de leur gravité. Je crois que le gouvernement français ne s’est pas rendu compte de ce que pouvait signifier et impliquer son soutien au régime Habyarimana, au début des années 1990. Pourtant, des massacres de Tutsis avaient déjà eu lieu.

 

Alain Juppé, Édouard Balladur, Hubert Védrine et les responsables militaires français de l’époque ont mal réagi à vos propos. Se sont-ils sentis visés ?

Je ne les visais pas. Au contraire, j’ai soutenu l’idée de l’opération Turquoise. Et je n’ai jamais accusé ni Alain Juppé, ni Édouard Balladur, ni Hubert Védrine, ni aucun chef militaire d’avoir été mêlé à cette affaire. Je ne le pense pas une seconde. Je n’ai pas été compris.

 

Dans le livre qu’il vient de vous consacrer, Pierre Péan vous accuse d’avoir pactisé avec le diable : Paul Kagamé.

C’est son affaire. Je ne crois ni en Dieu ni au diable. Mais si Dieu existe, il jugera. Toute ma vie, j’ai été du côté des victimes et je sais, parce que j’y étais, qu’au Rwanda il n’y a pas eu un double génocide mais un seul, celui des Tutsis par les Hutus, sur ordre. Péan dit quelque part dans son livre que les cadavres sur lesquels j’ai marché à Kibagabaga n’étaient pas victimes des Hutus mais des Tutsis. Quelle ignominie ! Il m’arrive encore d’en pleurer…

 

Diriez-vous, comme Pierre Péan, que le génocide a été décidé par Kagamé lui-même ?

Pas une seconde. Même si j’ignore qui a abattu l’avion d’Habyarimana.

 

Qu’avez-vous dit au président Kagamé pour qu’il accepte que sa directrice du protocole, Rose Kabuye, soit jugée en France ?

L’idée, c’est vrai, est venue d’ici. Nous n’avions aucune intention d’entraver la justice. La proposition faite au président Kagamé était la suivante : « Si vous voulez accéder au dossier de l’instruction, la seule solution est que l’un des mis en examen se livre. » Rose Kabuye a été courageuse. Contrairement à ce que j’ai lu et entendu, il n’était pas certain qu’elle soit remise en liberté par le juge.

 

Le président gabonais Omar Bongo Ondimba est en colère contre les médias et la justice française. Le comprenez-vous ?

J’ai toujours été surpris de voir à quel point on se focalisait sur le président Bongo et pas sur d’autres, même si je comprends ces critiques. Pardonnez-moi, mais j’ai de l’amitié pour cet homme-là. Et j’ai de la peine quand il en a.

 

Et puis, vous avez travaillé pour lui. Cela crée des liens…

En tant qu’expert pour une société de conseil française, j’ai effectivement préconisé la mise en place d’un projet de sécurité sociale pour le Gabon. Et je n’en rougis pas. J’y ai fait plusieurs séjours sur une période de deux ans et demi, visitant les hôpitaux et les dispensaires dans toutes les régions, et organisant publiquement des états généraux de la santé. J’ai rendu deux rapports. Une loi a été votée. Elle commence seulement à être suivie d’effets. Mais ce dernier point n’est pas de ma responsabilité, même s’il me préoccupe.

 

N’y a-t-il pas conflit d’intérêts entre ce travail de consultant et le ministre des Affaires étrangères que vous êtes devenu ?

Aucun. Fallait-il donc que j’arrête de gagner ma vie, dans l’hypothèse d’école où j’allais peut-être un jour devenir ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy alors que je soutenais un autre candidat ? Tout le monde n’a pas la chance d’être énarque et à l’abri de tout. Le jour même où l’on m’a proposé le Quai d’Orsay, j’ai aussitôt mis un terme à mes activités de consultant. Pour le reste, je suis fier de ce que j’ai fait pour les Africains, au Gabon, et dans d’autres pays d’Afrique ou d’Europe.

 

Avez-vous tiré des leçons de l’épisode de l’« Arche de Zoé » ? Plusieurs des responsables de cette ONG ont confié que vous aviez été l’inspirateur de leur « vocation ».

Compliment douteux. Vous voulez savoir si je suis toujours en faveur de l’ingérence humanitaire ? C’est oui, mais pas automatiquement. Enlever des faux orphelins, c’est une tout autre affaire. L’ingérence, c’est d’abord répondre à un appel. Les familles demandaient-elles à ce que l’on exfiltre leurs enfants en France ? À l’évidence, non. Quand les responsables de l’Arche de Zoé sont venus au Quai d’Orsay avant de se rendre au Tchad, ils ont été fermement mis en garde et le parquet a été prévenu.

 

Sur le dossier du Sahara occidental, la France est engagée dans un exercice délicat. Comment ­maintenir un certain équilibre entre Rabat et Alger, tout en soutenant le plan marocain d’autonomie interne ?

Vous avez raison, ce n’est pas simple. Et c’est vrai, la France comme le Conseil de sécurité jugent « intéressante » la proposition marocaine. Elle mérite d’être discutée sérieusement avec le Polisario et l’Algérie. Mais, là aussi, vous me ferez crédit de savoir de quoi je parle. J’ai été l’un des tout premiers médecins auprès du Polisario, en 1975-1976. Les camps de Tindouf, je les ai connus. Et je me suis rapidement rendu compte du côté bloqué de cette ­histoire.

 

Vous êtes contre le référendum d’autodétermination ?

Je constate que jusqu’ici le référendum n’a pas marché. Tout ce que la France souhaite, c’est que la médiation menée par les Nations unies aille à son terme, qu’il y ait enfin un accord entre le Maroc et l’Algérie et que ce dossier cesse d’empoisonner leurs relations. Et tout ce que je souhaite, c’est que nos rapports avec ces deux grands pays soient sereins. Même si je sais, pour l’avoir vécue, tout comme le président Bouteflika, à quel point la guerre d’Algérie est encore inscrite dans nos mémoires.

 

Abdelaziz Bouteflika a fait modifier la Constitution pour être en mesure de briguer, le 9 avril, un nouveau mandat…

Je crois qu’il n’est pas le seul, non ?

 

C’est une bonne ou une mauvaise chose ?

Je n’ai rien à déplorer, ni à accepter, ni à commenter.

 

Mouammar Kadhafi est-il fréquentable ?

Il l’est devenu. Il a changé, renoncé au terrorisme, liquidé son arsenal d’armes de destruction massive. Il a été absous par l’ONU. Les chefs d’État du continent l’ont porté à la tête de l’Union africaine. Son pays est aujourd’hui membre du Conseil de sécurité des Nations unies. Que dire de plus ?

 

Quelle est votre opinion sur l’état des libertés en Tunisie ?

Je suis plutôt nuancé sur la Tunisie. C’est vrai qu’il y a des atteintes aux droits de l’homme, des journalistes tracassés, parfois emprisonnés, et une politique générale de fermeté. Je ne peux pas être d’accord avec ce qui contrevient à la liberté d’expression et d’association, et je serais très heureux si les élections se déroulaient dans un climat de transparence et de compétition. C’est vrai aussi que nous sommes d’autant plus attentifs que le niveau économique et social de la Tunisie est élevé, et que son attachement au droit des femmes et à la laïcité en fait un cas à part dans la région. Mais un ministre des Affaires étrangères, je le répète, ne peut pas être seulement un militant des droits de l’homme. Je souhaite que l’Union pour la Méditerranée, qui est en train de naître, soit le creuset qui permettra à chaque État membre d’évoluer vers des valeurs démocratiques communes.

 

Existe-t-il encore une politique arabe de la France ?

Je dirais plutôt qu’il y a une politique méditerranéenne de la France et des liens d’amitié privilégiés avec les pays arabes comme avec Israël.

 

L’armée israélienne a-t-elle commis des crimes de guerre à Gaza ?

Je laisse aux enquêtes en cours le soin de le déterminer. Mais je sais, sans pour autant accuser Israël, que les guerres génèrent souvent des crimes de guerre.

 

Peut-on parler avec le Hamas ?

Pas encore. Les Palestiniens doivent s’entendre entre eux et le Hamas doit reconnaître l’autorité de Mahmoud Abbas tout comme les principes du processus de règlement et l’initiative arabe de paix.

 

Vous avez prononcé le mot « guerre » à propos de l’Iran. Et cela vous a été reproché. Le regrettez-vous ?

J’ai dit que le pire serait la guerre. Était-ce faux ? On devrait surtout reprocher à Mahmoud Ahmadinejad d’avoir menacé de détruire Israël, alors que l’Iran est soupçonné d’élaborer son propre arsenal nucléaire. Mais je suis satisfait des contacts directs potentiels entre la nouvelle administration américaine et Téhéran. Moi-même, je n’ai jamais cessé d’en avoir.

 

Ce ministère des Affaires étrangères, vous en rêviez, reconnaissez-le…

Vous lisez trop ce qu’écrivent les journaux. Non, je n’en rêvais pas, même si je n’étais pas disposé à accepter un autre portefeuille que celui-là. Le poste a été proposé à deux personnes : Hubert Védrine et moi-même. Et le choix du président s’est en définitive porté sur moi, même si nous avions à l’époque des divergences de vue sur l’immigration et l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Ce fut sa décision, je l’en remercie.

 

Et depuis, c’est plus dur que prévu ?

Plus éprouvant et plus enthousiasmant que prévu.

 

Vos relations avec les journalistes ne sont pas simples. Souvent conflictuelles. Pourquoi ?

Parce que certains journalistes – je dis bien certains – semblent appartenir à une génération qui oublie parfois de vérifier les faits, sans profondeur historique. J’entretiens des rapports difficiles, exigeants avec la vérité parce que je respecte et que j’admire le métier de journaliste.

 

Avez-vous déjà songé à démissionner ?

Cette idée ne m’a effleuré que rarement. Lors de la visite en France du colonel Kadhafi par exemple, en mémoire de mon ami l’imam libanais Moussa Sadr, disparu en Libye il y a trente ans sans laisser de traces. Si moralement quelque chose me choquait dans l’attitude de la France au point que mes convictions profondes en soient remises en cause, je m’en irais. Mais je fais confiance au chef de l’État pour que cela n’arrive pas.

 

Il est une question que, paraît-il, vous ne supportez pas. Celle qui suggère qu’entre votre compagne Christine Ockrent, directrice générale de RFI et France 24, et vous-même, il puisse y avoir un conflit d’intérêts.

Je n’accepte pas que l’on pense que la carrière d’une femme soit toujours soumise à celle de l’homme. Je n’accepte pas que l’on ne puisse admettre qu’une professionnelle aussi reconnue que Christine Ockrent ait sa propre vision des choses sans être influencée par moi. Les budgets de l’audiovisuel extérieur ont été, à ma demande, transférés du Quai d’Orsay à Matignon et, depuis sa nomination, je n’ai pas tenu une seule réunion sur ce sujet. Je considère ce soupçon comme injurieux. Et je vous le dis clairement : si par hasard, contre ma volonté et celle de Christine Ockrent, le moindre conflit d’intérêts pouvait apparaître, alors là oui, je démissionnerais. Est-ce assez clair ?

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