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Il était une fois Kairouan

| Écrit par Dominique Mataillet

La première ville sainte du Maghreb a été désignée Capitale de la culture islamique 2009. L’occasion de célébrer, tout au long de l’année, la vocation de centre religieux, intellectuel et artistique que la cité a toujours su préserver.

Lorsqu’il arrive à Fès, l’une des cités impériales du Maroc, le voyageur se voit expliquer que la vieille médina se décompose en deux parties séparées par un oued. D’un côté, le quartier des Andalous, peuplé au début du IXe siècle par des réfugiés en provenance du sud de l’Espagne, de l’autre, celui des Kairouanais, arrivés, à la même époque, de Kairouan. La plus prestigieuse des mosquées de la cité marocaine, la Qaraouiyine, tire elle aussi son nom du même toponyme.

Il était en effet une époque où la ville tunisienne brillait de mille feux sur l’ensemble du Maghreb. Son histoire commence dans la seconde moitié du VIIe siècle de l’ère chrétienne, soit quelques petites décennies après la mort, à La Mecque, de Mohammed. En 670 (an 50 de l’Hégire), les successeurs du Prophète envoient le général Oqba Ibn Nafaa fonder un campement militaire (al-Qayrawane, en arabe, d’où Kairouan) en Ifriqiya – la Tunisie actuelle – afin de servir de point d’appui à la conquête du Maghreb (l’Occident, pour les habitants du Levant). Le site est choisi à bonne distance de la côte, une soixantaine de kilomètres : ainsi est-il à l’abri d’éventuelles attaques de la flotte byzantine, qui règne alors en maître sur la Méditerranée.

La cité connaît des débuts difficiles, du fait de l’hostilité des Berbères judaïsés, dont la résistance à l’installation des Arabes sera animée par une femme, la Kahena. Les Berbères vont même prendre un temps le contrôle de la ville, avant que les Arabes ne l’emportent définitivement et y mettent en place un gouvernorat vassal des califes de Damas, puis de Bagdad. Celui-ci devient pratiquement indépendant sous la dynastie des Aghlabides, au IXe siècle, au cours de laquelle Kairouan devient un grand centre de culture islamique, répandant le malékisme, une des quatre écoles du sunnisme, dans tout l’Occident musulman. C’est à ce moment-là que la Grande Mosquée édifiée par Oqba Ibn Nafaa est agrandie et embellie. La ville dépasse alors 100 000 habitants. Son approvisionnement en eau est assuré par un système de canalisations la reliant aux montagnes avoisinantes. De grands réservoirs datant de cette époque sont d’ailleurs encore visibles. Non loin de là, sur la côte, Sousse, Monastir et Sfax sont transformés en places fortes.

 

D’une Dynastie à l’autre

Au début du Xe siècle, cependant, l’Ifriqiya est agitée par une série de soulèvements populaires qui entraînent la chute des Aghlabides. Le pouvoir est pris, en 909, par les Fatimides, des chiites ismaéliens originaires de Syrie. Obeid Allah, leur chef, rejetant l’autorité de Bagdad, se fait nommer calife. Très vite, les Fatimides délaissent Kairouan pour faire de Mahdia, sur la côte, leur capitale. À la fin de ce même Xe siècle, ils abandonnent même l’Ifriqiya au profit de l’Égypte, où ils fondent Le Caire. Entre-temps, pour imposer l’islam chiite aux populations berbères, adeptes du kharidjisme, les Fatimides s’étaient appuyés sur des tribus converties à leur foi, les Zirides. C’est à ces derniers qu’ils cèdent le pouvoir lors de leur départ pour l’Égypte.

Kairouan et sa région connaissent une nouvelle période de prospérité. Ce sera la dernière. En 1047, les Zirides rejettent le chiisme et optent pour le sunnisme. La réponse des Fatimides ne se fait pas attendre. Ils organisent une expédition punitive en dépêchant des tribus bédouines de la Haute-Égypte, les Banou Hilal. En 1057, Kairouan et ses environs sont dévastés. La ville, réduite à une population de quelques centaines d’âmes, ne se relèvera jamais de ce désastre.

Au XIIIe siècle, après que les Almohades, venus du Maroc, eurent achevé l’unification du Maghreb par la conquête de la Tunisie, Tunis devient la capitale de l’ancienne Ifriqiya. Kairouan perd toute fonction politique et connaît un lent déclin au profit des villes côtières. Parallèlement, cependant, son rôle religieux est allé grandissant, jusqu’à en faire, après La Mecque, Médine et Jérusalem, l’une des grandes villes saintes de l’islam. Pendant la colonisation française, elle sera également un foyer important du nationalisme tunisien.

Après une éclipse de plusieurs siècles, la « ville aux cent mosquées » a retrouvé un nouveau dynamisme. Elle compte aujourd’hui quelque 150 000 habitants et son agglomération 500 000. Lieu de pèlerinage pour les musulmans du monde entier, elle attire aussi nombre de touristes de passage, attirés par les innombrables édifices de sa médina qui lui ont valu d’être inscrite en 1988 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. À l’heure où la Tunisie cherche à développer le tourisme culturel, nul doute que, grâce à ces atouts, la cité fondée par Oqba Ibn Nafaa est appelée à retrouver une bonne part de son rayonnement d’antan.

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