Politique

Sarko au(x) Congo(s)

| Écrit par Marwane Ben Yahmed, envoyé spécial

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Visite éclair du président français dans les deux capitales les plus rapprochées du monde, suivie d’une escale express au Niger sur le chemin du retour. Partout, le même appel à la « refondation » des relations entre Paris et le continent. Faut-il vraiment y croire ?

Entre Kinshasa et Brazzaville, il n’y a que le fleuve à traverser. Quinze minutes de navigation sur les courants qui s’entrelacent à la surface du majestueux Congo. Mais, pour Nicolas Sarkozy, les deux premières étapes de sa tournée africaine des 26 et 27 mars (Kinshasa et Brazzaville avant Niamey) n’ont pas eu la même saveur.

D’un côté, Kinshasa la boudeuse ; de l’autre, Brazzaville l’amie, la sœur qui l’a accueilli avec ferveur. Deux discours, aussi, au contenu très différent. Le premier, plein d’humilité, traduisait le désir de dissiper quelques malentendus dans un pays qui n’avait guère apprécié, en janvier, les propos du président français sur le nécessaire partage des richesses dans cette région des Grands Lacs minée par les conflits. Le sous-sol de la République démocratique du Congo livré à ses voisins, dont l’ancien ennemi rwandais ? Le sang des Congolais n’avait fait qu’un tour…

Le second discours, prononcé en terrain conquis chez l’ami Sassou Nguesso, s’est voulu une ode à la rénovation des relations franco-africaines. Dans la même veine que le discours du candidat Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, à Cotonou. L’émotion en plus, l’arrogance et la brutalité des propos en moins. Les mêmes idées, peu ou prou, mais servies dans un écrin de velours.

Quand Nicolas Sarkozy débarque à Kinshasa, le 26 mars à 8 h 30 du matin, il s’attend à rencontrer une certaine méfiance. L’homme de la rue n’a pas les yeux de Chimène pour cette France qui doit affronter de nombreux concurrents : la Belgique, l’ancienne puissance coloniale, mais aussi les États-Unis et la Chine, qui doit, en principe, contribuer à coup de milliards de dollars à la reconstruction de ce géant d’Afrique fort mal-en-point.

L’Airbus présidentiel se pose avec une heure de retard : une panne de moteur au départ de Paris. Le Premier ministre Adolphe Muzito accueille Sarkozy. Pas Joseph Kabila. Signe de défiance ? « En aucune manière, explique un ministre congolais. Le chef de l’État n’a pas pour habitude d’aller accueillir ses hôtes à l’aéroport. » Si Kabila n’est effectivement pas coutumier du fait, il a pourtant fait une exception lors de la visite du président chinois Hu Jintao…

Du beau monde

L’accueil est très protocolaire, presque froid. Pas de foules venues chanter les louanges du président français, ni de posters à l’effigie des deux chefs d’État le long du parcours. Sur le bord de la route, la population vaque à ses occupations, tout en observant le cortège. Certains applaudissent ou saluent, d’autres préfèrent montrer, gestes à l’appui, que les Français ne sont pas forcément les bienvenus. Pas une franche hostilité, mais pas l’amour non plus…

Dans le sillage de Sarkozy, pas de Carla, finalement restée à Paris, mais une impressionnante délégation. La ministre de l’Économie Christine Lagarde, le ministre du Travail Brice Hortefeux, le secrétaire d’État à la Coopération Alain Joyandet, et Rama Yade, dont la pénitence semble terminée. Henri Guaino, le conseiller spécial, est aussi du voyage, tout comme… Didier Barbelivien (et sa blonde compagne), chanteur, compositeur et ami du président.

Outre les membres du gouvernement et les conseillers diplomatiques, des parlementaires, à l’instar du député des Hauts-de-Seine et maire de Levallois, le très « africain » Patrick Balkany. Et des grands patrons, au premier rang desquels Anne Lauvergeon, présidente du directoire d’Areva, accompagnée de son président pour l’Afrique et le Moyen-Orient, le Burkinabè Zéphirin Diabré, venu préparer le terrain. Et quel terrain ! Areva a signé avec le gouvernement de la RD Congo un accord sur l’exploration et l’exploitation de l’uranium sur tout le territoire national. Une sorte d’exclusivité sur les promesses du sous-sol congolais, une grande première depuis l’indépendance du pays.

Également présents, Michel Roussin, vice-président du groupe Bolloré, Yves-Thibault de Silguy, président du conseil d’administration de Vinci, et Alain Viry, PDG de CFAO. Du beau monde, pour de bonnes affaires.

Vers 11 heures du matin, Sarkozy arrive au Palais de la nation, siège de la présidence, sous une chaleur écrasante. Hymnes nationaux, revue des troupes, présentation des délégations et, enfin, la rencontre avec Joseph Kabila. L’accolade est franche. L’heure semble au dégel. Les deux hommes s’entretiennent en tête à tête. Trente minutes, trois quarts d’heure peut-être. Puis, vers midi, direction le Palais du peuple, le Parlement. Un édifice imposant hérité de la Chine, un de ces « éléphants blancs » construits dans les années 1970. 

Opération séduction

Depuis la démission, la veille, du président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, tout Kinshasa se demande si le désormais rival de Kabila assistera au discours de Sarkozy (voir l’encadré p. 17). La réponse est oui. Kamerhe, qui exerce toujours ses fonctions à titre intérimaire, est installé sur l’estrade, à la gauche de Kengo wa Dondo, le président du Sénat. Fin du suspense. Et léger chahut de protestation dans les rangs des députés quand le speaker annonce le nom du Premier ministre, Adolphe Muzito, avant celui du président de l’Assemblée, pourtant protocolairement plus important. Visiblement, Kamerhe a encore des amis parmi les députés…

Sarkozy s’élance vers le pupitre pour prononcer son discours. Le premier d’un président français à Kinshasa depuis François Mitterrand, en 1984. Il joue d’abord sur la séduction : « L’Afrique bat au même rythme que le reste du monde. Et le cœur de l’Afrique bat ici, en République démocratique du Congo ! » Applaudissements nourris. « Votre histoire fut celle de la colonisation, avec son cortège d’humiliations et de douleurs. Soumis au joug colonial, vous ne pouviez être maîtres de votre destin. » Un pas vers la repentance ? Celle de la Belgique, peut-être… Les évocations du « martyr Lumumba », du régime « baroque et autoritaire » de Mobutu (que Sarkozy ne citera pas), le « jeu des grandes puissances pendant la guerre froide », les « ténèbres de l’innommable génocide rwandais », les « longues années de guerres injustes et d’agressions étrangères qui nourrissaient des appétits féroces et des haines profondes » : le président français n’économise pas ses efforts pour se faire pardonner ses précédentes déclarations.

Il joue également sur la fibre patriotique. Les compliments à l’adresse des Congolais fusent. Les incantations sur l’avenir du pays, censé devenir « la colonne vertébrale » du continent, sa « locomotive », aussi. Et l’humilité, toujours : « Je n’ai aucune leçon à vous donner. »

Enfin, ce message subliminal dont certains ont pensé qu’il s’adressait à Kabila : « Nous sommes les élus du peuple, nous devons rendre des comptes à ceux qui nous ont fait confiance. Ils nous ont donné une obligation de résultat. […] Un État de droit qui protège les libertés individuelles, une administration au service de l’intérêt général, une justice efficace et indépendante. Un état d’esprit aussi. La capacité à écouter et à respecter les autres. » Tonnerre d’applaudissements… Si l’opération séduction n’a pas remporté un succès total, force est de constater que Sarkozy s’est fait en partie pardonner. 

Minute de silence

Le cortège s’ébranle maintenant vers le Palais de la nation, où les invités français et congolais sont conviés à déjeuner. C’est l’heure du toast. Sarkozy salue le courage de Kabila, qui a su tendre la main aux Rwandais, clame son amitié pour la RD Congo, promet de revenir. Kabila, moins à l’aise, plus introverti, n’oublie pas de dire qu’il attend « plus d’implication de la France pour aider [la RD Congo] à améliorer le quotidien de [ses] concitoyens ».

Vers 15 h 30, l’hélicoptère qui attendait Sarkozy dans les jardins du Palais de la nation décolle. Direction Brazzaville. Quelques minutes suffisent pour se rendre à l’aéroport Maya-Maya. Changement de décor : c’est le chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, qui accueille en grande pompe le président français. Une foule nombreuse et joyeuse crie, chante, danse. La ville a fait peau neuve : routes et terre-pleins propres, façades ravalées à la hâte.

À 17 heures, Sassou et « Sarko » ont un entretien au Palais du peuple. À 18 h 30, le président français repart seul pour le Parlement, où il va prononcer son deuxième discours. « C’est l’usage, explique un membre du protocole. Le chef de l’État ne se rend pas au Parlement. » Sur l’estrade, Sarkozy a le visage grave. Il demande une minute de silence en mémoire de la fille de son hôte et épouse du président gabonais, Édith Lucie Bongo Ondimba, décédée le 14 mars. « Sa disparition nous a tous bouleversés », déclare-t-il.

Après le recueillement, le discours. Sarkozy est tenace : il tient à évoquer la nécessaire rénovation de la relation entre la France et l’Afrique. Mais tenace ne signifie pas forcément obstiné : de Cotonou à Dakar, le président a enrobé le propos et abandonné ce côté donneur de leçons qui avait irrité nombre d’Africains.

Il souhaite toujours se « débarrasser des pesanteurs du passé qui alimentent trop souvent méfiance et soupçons ». Souligne le paradoxe qui voit l’Afrique tantôt déplorer le désengagement français, tantôt reprocher à la France de « prétendues ingérences néocoloniales ». Et évite l’écueil des critiques sur l’opportunité d’une visite chez son ami Sassou à quelques mois de l’élection présidentielle : « La France ne soutient aucun candidat ! Elle n’a pas à le faire et je ne suis pas venu pour cela. » Sarkozy rencontrera, plus tard dans la soirée, une délégation d’opposants à son hôtel, l’Olympic. Cinq députés, dont certains représentaient les deux principaux candidats de l’opposition (Mathias Dzon et Ange-Édouard Poungui) qu’il n’a pas voulu recevoir par principe, Sassou ne s’étant pas encore déclaré.

Fini la Françafrique. Il faut, répète Sarkozy, « refonder une relation privilégiée ». À condition que chacune des parties « exprime ses attentes vis-à-vis de l’autre » et « assume dans la clarté les intérêts » qu’elle juge communs. Cette nouvelle relation, qui n’est plus « un privilège indu » ni « un héritage pesant », se fonde sur un « engagement renouvelé et volontaire, au service d’une relation équilibrée et décomplexée ».

L’ancien ministre de la Coopération, Jean-Marie Bockel, doit en avoir les larmes aux yeux… Et même si, comme disait Charles Pasqua, un des mentors en politique de Sarkozy, « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent », on ne peut décemment reprocher au président un si beau discours… D’autant que, pour enfoncer le clou, il promet de défendre l’Afrique auprès des institutions internationales, de demander en son nom un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, de l’accueillir au sein du G8, de lui donner la parole lors du prochain sommet du G20, le 2 avril…

L’auditoire, conquis, applaudit à tout rompre. Sarkozy en profite pour faire l’éloge de la démocratie, et remercie Adame Ba Konaré, l’épouse de l’ancien président malien, qui rédigea à son intention un « petit précis d’histoire africaine » en réponse à son très controversé discours de Dakar…

Fin du « Sarkoshow », dîner à la présidence, nuit équatoriale et départ au petit matin pour le Niger, ses Touaregs et son uranium. Sarko aux Congos, c’est un peu la chronique d’une réconciliation entre la France de Sarkozy et l’Afrique. Une nouvelle ère ? C’est une autre histoire…

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