Société

Cimetière marin

Par - François Soudan
Mis à jour le 6 avril 2009 à 17:48

Ils n’avaient sans doute jamais entendu parler du G20, mais leurs fantômes sont venus hanter les couloirs du sommet de Londres. Dimanche 29 mars, à cinquante kilomètres au large des côtes libyennes, un méchant coup de sirocco a envoyé par le fond une coque de noix sur laquelle s’étaient entassés, de la proue à la poupe, deux cent cinquante clandestins, dont un bon tiers de femmes et d’enfants.

Il n’y avait sur ce navire en route pour l’île italienne de Lampedusa ni gilets ni canots de sauvetage, juste une grappe humaine et deux moteurs. Maghrébins, Palestiniens, Kurdes, Nigérians, Somaliens, Égyptiens, tous s’étaient acquittés de 1 000 euros par tête (la moitié pour les gosses) auprès des passeurs libyens du petit port de Sidi Belal, pêcheurs de sardines le jour, trafiquants de damnés de la mer la nuit. Énième assaut tragique contre les murs de la forteresse Europe, ce naufrage est le plus dramatique de ces dix dernières années en Méditerranée.

Dans ce monde à équation insoluble – inégalitaire mais voulu sans migrations, où les biens et les capitaux circulent librement, mais pas les hommes – Mare Nostrum est devenu le champ de bataille navale de la guerre que livre l’Europe aux migrants. Il ne s’agit pas là d’une métaphore mais d’une réalité.

Cette guerre silencieuse a son état-major – Frontex, 40 millions d’euros de budget annuel –, ses moyens militaires – avions et bateaux de combat, caméras thermiques, murs électroniques –, ses camps de prisonniers – les centres de rétention –, ses troupes auxiliaires – les États maghrébins de la rive Sud, auprès desquels on externalise le traitement de l’ennemi –, ses victimes bien sûr, sans armes ni identité, corps anonymes pour fosses communes au fond des cimetières sous-marins : 20 000 disparus en vingt ans selon les ONG spécialisées, soit un coût humain équivalent à celui de bien des conflits contemporains. Et un coût politique dévastateur, à terme, pour les relations entre les pays du Maghreb – amenés à multiplier les contrôles, les expulsions, les exactions et à exacerber les prurits racistes – et leurs voisins d’Afrique noire, dont les ressortissants franchissaient jusqu’alors librement leurs frontières.

Plus l’Europe se barricade, plus elle repousse au large les points de contact, plus elle coupe les voies d’accès et plus les migrants empruntent des routes lointaines, dangereuses, mortelles. On s’embarque de nuit au cœur des tempêtes d’équinoxe, depuis les plages de Casamance et les criques du golfe de Syrte, et on s’embarque toujours plus nombreux.

La crise qui obsédait les convives du dîner de Downing Street, le 1er avril, a fait basculer dans la misère des millions de pauvres prêts à toutes les folies pour trouver la paix des ventres. Le plus angoissant étant sans doute que nul jusqu’ici n’a été en mesure de proposer la moindre solution viable à ce paradigme du diable.