Politique

Charfi-Naccache : la guerre des Mémoires

Deux ouvrages parus quasi simultanément reviennent sur l’essor et le déclin du mouvement Perspectives, principale force d’opposition dans les années 1960.

Par - Abdelaziz Barrouhi, à Tunis
Mis à jour le 28 avril 2009 à 16:05

Perspectives, le mouvement qui s’était imposé comme la principale force d’opposition dans les années 1960 en Tunisie, a-t-il été la victime collatérale de la guerre israélo-arabe de juin 1967 ? C’est ce que suggèrent les témoignages inédits contenus dans les Mémoires de deux de ses principaux dirigeants, Mohamed Charfi et Gilbert Naccache, parus en France et en Tunisie au mois de février*.

Éminent professeur de droit et défenseur des droits de l’homme, Mohamed Charfi, disparu en juin 2008, fut l’un des cofondateurs, en 1963, du Groupe d’études et d’action socialiste tunisien (Geast), plus connu sous le nom de sa revue, Perspectives, et l’un de ses principaux dirigeants durant la période « progressiste » jusqu’à sa démission en janvier 1968. Le mouvement semi-clandestin entendait s’opposer à la montée de l’autoritarisme du parti unique et offrir une alternative progressiste, démocrate et solidaire des luttes de libération, notamment en Palestine.

Ingénieur agronome, résidant aujourd’hui en France, Gilbert Naccache, 70 ans, a milité dès son jeune âge au sein des jeunesses communistes avant de rejoindre l’Internationale trotskiste pendant ses études à Paris. De retour à Tunis, il a d’abord cherché à appliquer la tactique trotskiste du noyautage des mouvements de masse, en essayant de convaincre ses amis d’adhérer au parti au pouvoir (le Parti socialiste destourien, PSD). Cet « entrisme » ayant été rejeté, il rejoint, en 1967, Perspectives en tant que membre d’une direction réduite, où figure Noureddine Ben Khader. Le tandem s’impose comme les doctrinaires du Groupe, qu’il restructure, balayant le « progressisme » des fondateurs et imposant la doctrine marxiste-léniniste version Mao.

Ces Mémoires – dont le hasard a voulu qu’ils soient publiés simultanément (ceux de Charfi ayant été achevés avant son décès) – ont ceci en commun qu’ils relatent les dessous inédits de l’essor et du déclin du mouvement Perspectives. 

La brochure de la discorde

La guerre des Six-Jours de juin 1967 et l’occupation par l’armée israélienne du reste de la Palestine historique (la Cisjordanie et Gaza) et du Golan syrien entraînent la première grande scission au sein du mouvement. Elle lui sera fatale. Quelques mois après la fin de la guerre, la nouvelle direction publie un texte d’orientation sur la question palestinienne. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire, y lit-on en substance, qu’un peuple s’empare de la terre d’un autre peuple ; il y a bien le précédent des Indiens d’Amérique. Diffusé auprès des cellules de la base, ce texte, appelé la « brochure jaune » (du fait de la couleur de sa couverture), provoque la colère des adhérents, qui y voient une tentative de marginaliser la question palestinienne, sous couvert d’internationalisme. La plupart des perspectivistes de la première heure, déjà en désaccord avec le virage idéologique amorcé, préfèrent alors quitter le mouvement sur la pointe des pieds. Charfi, en congé d’études depuis quelques mois pour les besoins de sa thèse, démissionne en janvier 1968 en signe de protestation contre ce qu’il appelle une « sorte de putsch » en son absence et les dérives de la nouvelle direction où, écrit-il, Ben Khader est sous l’influence de Naccache et de Jean-Paul Chabert, un coopérant français. Il estime que ces derniers étaient les « inspirateurs » de la « brochure jaune » sur la Palestine, dont le contenu, dit-il, est « franchement anti-arabe ». De son côté, Naccache qualifie de contre-vérité l’attribution de ce document « en tant que texte sioniste au juif de la direction, c’est-à-dire à moi ». Il affirme que la « rédaction » du texte sur la Palestine a été « le fait exclusif » de Ben Khader et de Chabert. Naccache reconnaît néanmoins être partie prenante dans l’initiative, mais fait la distinction entre nationalisme arabe et solidarité avec la lutte de libération palestinienne. « Nous avions, écrit-il, déjà défini et approuvé les positions antinationalistes arabes contenues dans la brochure sur la question palestinienne, rédigée en 1967, après la guerre des Six-Jours. »

Avec ces Mémoires, la controverse sur la « brochure jaune » n’apparaît plus aujourd’hui comme un fait isolé mais comme s’inscrivant dans la droite ligne du changement de cap idéologique, lequel s’est révélé être, estiment certains, une diversion. « On aurait tort, souligne Naccache, à propos de l’adoption du maoïsme en 1967, de croire qu’il s’agissait seulement d’une réflexion théorique. » Selon lui, la situation politique en Tunisie se caractérisait alors par « la montée en force du nationalisme arabe et l’influence de son idéologie jusque dans certains milieux du Groupe, dans le contexte de la guerre du Vietnam et du fait de l’appui apporté par Bourguiba à la politique américaine ». « Ce nationalisme, ajoute-t-il, se nourrissait de la guerre des Six-Jours, qui avait marqué profondément les esprits », ce qui poussait les militants « à soutenir sans nuance les revendications nationalistes arabes ». Doctrinaire, Naccache s’étonne dans ses Mémoires que les militants du Groupe puissent alors dire « je suis arabe avant d’être marxiste ! » « Ces éléments [d’information, NDLR], révèle-t-il encore, avaient entraîné une réflexion axée sur la question palestinienne : le choix du maoïsme s’était imposé comme l’alternative au nationalisme arabe. » 

Charfi « choisit » Bourguiba

La suite, on la connaît. En mars 1968 (avant l’explosion de mai au Quartier latin, à Paris), l’agitation au sein de l’université tunisienne franchit un nouveau palier, et les meneurs maoïstes parlent de situation révolutionnaire. Les autorités en prennent prétexte pour mener une répression aveugle et démanteler l’organisation, qui finira par partir en miettes. Plusieurs dizaines de contestataires – dont Charfi, qui avait pourtant quitté Perspectives – sont traduits devant une juridiction spéciale pour « complot » en vue de prendre le pouvoir. Les peines prononcées vont de deux à seize ans de prison. Par la suite, une grâce amnistiante décrétée par Bourguiba pouvait être obtenue automatiquement sur simple demande. Charfi y recourt en 1969. Il est libéré après quinze mois de prison, durant lesquels ses codétenus maoïstes lui mènent, affirme-t-il, la vie dure. Naccache, qui l’avait rejoint dans une cellule à plusieurs mètres sous terre, à la prison de Borj Erroumi, au neuvième jour d’une grève de la faim collective, l’aurait même traité de « flic », écrit Charfi. « Il fallait, ajoute-t-il, que je me rende à l’un de mes agresseurs, Naccache et compagnie, ou Bourguiba… J’ai pensé, et je pense toujours, que Bourguiba est moins injuste. » Une version des faits que Naccache réfute catégoriquement aujourd’hui, tout en affirmant nourrir le plus grand respect pour son ancien camarade de lutte et ne pas vouloir polémiquer. Jusqu’au bout, Gilbert Naccache et ses camarades se refusent à demander cette grâce. « Nous ne voulions jouer à aucun jeu douteux avec Bourguiba, écrit-il, nous étions une opposition et nous ne dirions jamais, même par tactique, que l’ennemi avait raison et nous tort de nous révolter contre lui. » Ils resteront en prison jusqu’en 1979. 

* Mon combat pour les Lumières, de Mohamed Charfi, Zellige, France, 2009, préface de Bertrand Delanoë.

Qu’as-tu fait de ta jeunesse ? Itinéraire d’un opposant au régime de Bourguiba (1954-1979), de Gilbert Naccache, suivi de Récits de prison, Mots Passants-Editions du Cerf, Tunis-Paris, 2009.