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Cet article est issu du dossier «Où va le Sénégal ?»

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Les trois Grâces des lettres sénégalaises

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La littérature francophone fut ici longtemps masculine. Il faut attendre les années 1970 pour lire les femmes, qui, au lieu de louer la négritude, font le bilan de sa faillite.

Fille des indépendances, la littérature féminine sénégalaise fait souffler, dès ses premières œuvres, un vent de révolte contre les violences que la société inflige aux femmes. Le coup d’envoi est donné par Mariama Bâ, qui, avec son très émouvant récit épistolaire paru à Dakar en 1979, Une si longue lettre (voir encadré p. 78), ouvre la voie à une écriture revendicatrice et d’une sensibilité exacerbée. Devenu un classique, son roman consacre la prise de parole des femmes africaines. En particulier au Sénégal, qui a donné quelques-unes des plumes féminines les plus marquantes des lettres subsahariennes. Trois noms s’imposent : Aminata Sow Fall, Ken Bugul et Fatou Diome. 

Aminata Sow Fall, la doyenne

Née en 1941 à Saint-Louis, Aminata Sow grandit dans un milieu bourgeois et cultivé, avant de partir faire des études universitaires en France. Elle se marie en 1963 et rentre au pays, où elle se met à l’écriture. Une activité qui ne devait être qu’un à-côté pour cette mère de famille, enseignante, puis fonctionnaire au ministère de la Culture.

La petite histoire raconte que, alors qu’Aminata Sow Fall était à la maternité pour donner naissance à son premier enfant, son mari est tombé par hasard sur l’un de ses manuscrits. Il l’a lu d’une seule traite, avant de le passer à un ami pour se faire confirmer son enthousiasme. Sous la pression amicale des deux hommes, la jeune mère décide d’envoyer le manuscrit à un éditeur. Le Revenant est publié par les Nouvelles Éditions africaines du Sénégal en 1976. Dans ce premier roman, Aminata Sow Fall dénonce le goût du lucre de ses concitoyens, la corruption omniprésente, ainsi que la trahison des valeurs familiales de solidarité et de compréhension.

En trente-trois ans de carrière, Fall n’a publié que sept romans (le dernier paru est Festins de la détresse, L’or des fous, 2005), qui puisent leur inspiration dans les coutumes et les contradictions de la société sénégalaise. Ils parlent des hommes et des femmes, des puissants et des pauvres, de l’hypocrisie sociale et de la quête de dignité. Ils se caractérisent parfois par des expérimentations formelles, qui se confrontent aux arts traditionnels, tel le baak des lutteurs sénégalais dans L’Appel des arènes (NEA, 1982), porté à l’écran en 2005 par le réalisateur sénégalais Cheikh Ndiaye, ou le chant épique des héros antiques, comme dans Le Jujubier du patriarche (Khoudia, 1993). Traduit en une dizaine de langues, sélectionné pour le Goncourt 1980 et adapté au cinéma par le Malien Cheikh Omar Cissoko sous le titre Bàttu, son roman le plus réussi est sans doute La Grève des bàttu (NEA, 1979), centré sur la protestation des mendiants face à la volonté du gouvernement de vider les rues de Dakar de ce qu’il qualifie d’« encombrements humains ». 

Les pulsions intérieures de Ken Bugul

Figure incontournable des lettres sénégalaises contemporaines, Ken Bugul (pseudonyme signifiant « personne n’en veut ») est entrée en littérature en publiant, en 1983, Le Baobab fou. Un livre explosif qui raconte l’initiation à la drogue, à l’alcool et la sexualité effrénée d’une jeune Africaine échouée en Occident. Un récit autobiographique, comme ses deux ouvrages suivants (Cendres et braises, L’Harmattan, 1984, et Riwan ou le Chemin de sable, Présence africaine, 1998), dans lesquels elle évoque son retour en Afrique et son mariage avec un marabout polygame. Parcours étonnant que celui de cette femme qui, après avoir goûté à la liberté et à l’individualisme occidental, recommence sa vie, à 32 ans, en devenant par amour la 28e épouse d’un vieux sage…

Parlant du corps féminin, du désir et de la sexualité, les récits de Ken Bugul ont scandalisé la bonne société africaine. « J’écris comme je suis, j’obéis à des pulsions intérieures », se plaît à dire celle qui, de livre en livre, a construit son image de femme, libre de son corps et de ses propos. Ses œuvres purement romanesques – La Folie et la mort ­(Présence africaine, 2000), Rue Félix-Faure (Hoëbeke, 2005), La Pièce d’or (Ubu, 2006) – racontent les dérives de l’Afrique des indépendances et dénoncent la trahison de ses élites. Avec son dernier opus, Mes hommes à moi (Présence africaine, 2008), Ken Bugul revient à la veine intime et féministe qui a fait ses premiers succès. « Je n’ai jamais joui de toute ma vie », dit la narratrice vieillissante en proie au coup de blues… 

Fatou Diome, la femme la plus libre du monde

La plus jeune des trois Grâces du ­Sénégal littéraire s’est fait connaître dès son très beau premier roman, Le Ventre de l’Atlantique (Anne Carrière, 2003), qui explore la tragédie de l’immigration africaine en France. ­L’Atlantique… métaphore de l’abîme qui engloutit les rêves et les fantasmes des miséreux. Subtilement autobiographique, le roman retrace le parcours, les amours et les colères de Salie, double fictionnel de l’auteur. Enfant illégitime, née de père inconnu, abandonné par sa mère et recueillie par sa grand-mère, Fatou-Salie quitte son île natale de Niodor, au large du Sénégal, pour oublier ce passé et partir en France dans les bras d’un coopérant. « L’ailleurs m’attire, car vierge de mon histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs du destin, mais en fonction de ce que j’ai choisi d’être », écrit-elle.

Fatou Diome vit à Strasbourg depuis 1994, où elle partage désormais sa vie entre l’enseignement et l’écriture. Après trois romans et un recueil de nouvelles, elle fait partie de la nouvelle génération d’écrivains francophones qui ont renouvelé les thèmes et les formes de la fiction africaine. La jeune romancière aime se définir comme « la femme la plus libre du monde ». « Je suis l’insoumise absolue », écrit-elle pour dire sa rupture avec « sa » société et ses traditions misogynes, qui sont l’un des principaux sujets de ses récits. Le petit dernier, Inassouvies, nos vies (Flammarion), est sorti en août dernier. 

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