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Bouteflika III face au défi économique

Flambée des importations, notamment de denrées alimentaires, trop forte dépendance à l’égard des hydrocarbures… Le nouveau gouvernement chassera-t-il enfin les vieux démons de l’économie algérienne ?

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Mis à jour le 26 mai 2009 à 16:28

Quarante-cinq minutes. C’est le temps qu’il aura fallu, le 19 mai, au Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, pour présenter aux députés de l’Assemblée populaire nationale (APN) le plan d’action pour les cinq ans à venir du gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika, réélu le 9 avril. Diversification de l’économie, promotion des investissements publics et privés, relance du secteur agricole, restructuration des entreprises publiques, création de 200 000 PME, mise en valeur du potentiel touristique, réforme du système bancaire et élaboration d’instruments de capital-investissement, modernisation de l’État, baisse de la dépense publique, réforme du foncier, lutte contre la corruption, amélioration du climat des affaires… Tout y est, ou presque, avec, à la clé, la promesse d’une enveloppe de 150 milliards de dollars pour financer « la reconstruction de l’économie nationale ». Mais tout cela ne fait pas une politique économique.

Si le Premier ministre aura convaincu une assemblée acquise, qu’en sera-t-il des Algériens ? Entouré d’une équipe inchangée, il est confronté à une équation budgétaire inédite. D’un côté, la crise et un baril de brut dont le prix a été divisé par 2,5 depuis juillet 2008 ­affectent les rentrées d’argent. De l’autre, des dépenses publiques qui demeurent à des niveaux élevés. Comment faire cesser cette ronde infernale ? « Grâce à la forte réduction de la dette extérieure depuis 2004, qui ne représente plus que 0,27 % du PIB (460 millions de dollars), le pays a pu reconstituer d’importantes ­réserves de change (142 milliards de dollars en décembre 2008), lui permettant de mieux résister aux chocs externes. Mais l’économie demeure vulnérable en raison de sa forte dépendance à l’égard des exportations d’hydrocarbures », insiste le rapport 2009 de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) sur les « perspectives économiques de l’Afrique », qui sera publié le 5 juin. La solution fait consensus. L’Algérie doit passer (enfin) d’une économie rentière du tout-pétrole à une économie diversifiée. Le constat s’imposait déjà en 1999, au moment de l’accession au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Le défi reste d’actualité à l’aube de son troisième mandat. L’urgence en plus.

« Il y a le feu à la maison », s’alarme Slim Othmani, le patron de la Nouvelle Conserverie algérienne (NCA). Chakib Khelil, le ministre de l’Énergie et des Mines, l’a annoncé en février : avec un baril à 40 dollars en moyenne en 2009 (99 dollars en 2008), l’État subira une sévère baisse des recettes en hydrocarbures, à 30 milliards de dollars (77 milliards en 2008). Gaz et pétrole pèsent pour 97 % des recettes d’exportations (78,2 milliards de dollars en 2008) et 60 % des recettes fiscales du pays…

Côté dépenses, la facture des importations a doublé en quatre ans et enfle dangereusement. En hausse de 26,9 % en 2008, elle a atteint le record de 39,9 milliards de dollars en raison de la hausse des importations de biens d’équipement, de matières premières et de produits alimentaires. De 2,5 milliards de dollars en 2000, les importations de denrées alimentaires ont atteint 8 milliards de dollars en 2008. Et, malgré des récoltes records attendues cette année grâce à une pluviométrie exceptionnelle, « la facture des importations de biens alimentaires risque de s’alourdir en 2009, note l’OCDE. Ce qui ne sera pas sans conséquence sur les finances ­publiques compte tenu du poids des subventions aux produits de première nécessité consenties par l’État. » La solution ? « Il faut redresser l’agriculture ­algérienne », lance Boubaker Guetalla, un entrepreneur du bâtiment… C’est dire si la priorité fait consensus. Lancés à coups de dizaines de milliards de dollars à partir de 2000, les deux plans de relance de l’agriculture ont limité la casse. Mais ils ne sont pas parvenus à effacer totalement les dégâts de la collectivisation forcée des années 1970 et de la décennie du terro­risme. « Force est de constater l’échec des politiques agricoles en Algérie depuis 2000 », soupire même Omar Bessaoud, un économiste, chercheur à Montpellier. Si, par exemple, la facture d’importation du lait s’est allégée en valeur, c’est que les prix ont baissé sur les marchés internationaux. Les quantités importées, elles, continuent de croître. La faute à « un manque de contrôle et de régulation par l’État », assure ce dernier. 

Des PME trop petites et isolées

« Les réformes et efforts d’organisation entrepris depuis quinze ans n’ont pas été suffisants pour nous per­mettre d’édifier un appareil de production apte à s’insérer de façon réussie dans l’économie mondiale », a jugé Réda Hamiani, le patron du FCE, le 19 mai. Mais comment tourner la page des hydrocarbures et enrayer l’envolée de la facture des importations ? En misant sur les PME-PMI, clament les entrepreneurs. « Ce sont elles qui contribuent le plus à la richesse nationale, à hauteur de 75 % hors hydrocarbures », précise Zaïm Bensaci, président du Conseil national consultatif pour la promotion de la PME. Les ­quelque 380 000 PME algériennes sont encore trop peu nom­breuses, fragiles, isolées et peu armées pour affronter la concurrence : 97 % d’entre elles ont moins de 20 salariés. La nouvelle ­Agence nationale de développement des PME (ANDPME), opérationnelle depuis 2007 et dotée d’un budget annuel de 6 milliards de dinars (un peu plus de 85 millions de dollars) jusqu’en 2012, veut mettre à niveau 500 PME par an. « Seules 5 % à 6 % des PME algériennes en sont capables. Il faut laisser les entreprises déficitaires faire faillite », tranche Abdelhak ­Lamiri, directeur de l’institut de formation ­Insim. « La volonté politique est là, et de superbes dispositifs ont été mis en place. Mais les réalisations sont très en deçà des objectifs. Les procédures sont très lourdes, en décalage total avec les exigences du terrain », tempère Nacéra Haddad, qui dirige un cabinet de conseil et d’assistance aux PME. L’enjeu est de taille. « La mise à niveau des entreprises, publiques et privées, devra s’accélérer pour les préparer à la rude concurrence qui les attend avec l’adhésion en 2009 à la Zone arabe de libre-échange (Zale), l’entrée en vigueur de la libre circulation totale des échanges avec l’Europe en 2012 et les négociations avec l’OMC », note l’OCDE.

De fait, les freins à l’expansion de l’initiative privée demeurent nombreux. « L’environnement des affaires est à normaliser », reconnaît Zaïm Bensaci, faisant référence aux douanes et aux banques. Où semble régner l’arbitraire, à force de lourdeurs bureaucratiques. « Le financement est un problème majeur », souligne Nacéra Haddad. Et tant au stade de la création qu’à celui du développement. Le pays est par exemple classé par le rapport « Doing business » de la Banque mondiale à la 132e place en 2008 pour la création d’entreprises, en recul de 7 places. Même les entreprises publiques éprouvent des difficultés à décrocher des crédits.

L’avènement des banques privées n’a rien changé. « Elles sont allées vers le marché facile, le crédit à la consommation, poursuit-elle. Elles ne prennent pas de risques dans l’accompagnement financier des entreprises. » Surtout que les dirigeants sont souvent peu formés, il est vrai, au montage de business plan. Du coup, ce sont les organismes financiers de l’État qui sont sollicités. Avec tous les tracas administratifs qui vont avec.

Pourtant, des lois existent, des mesures sont prises. Sauf que, faute de suivi, de bilans, de contrôle, l’efficacité fait défaut. Les articles 11 et 19 du code des marchés publics publié en 2002 stipulent qu’il faut favoriser les PME locales, même si elles sont plus chères de 15 %. Ces dispositions n’ont jamais été mises en œuvre, alors même qu’une instruction du Premier ministre, datée du 22 décembre 2008, exigeait leur application. Une confusion entoure de la même façon les dernières mesures qui durcissent les conditions des investissements étrangers. Adoptée en ­décembre, la mesure qui impose aux sociétés importatrices étrangères de céder 30 % de leur capital à un partenaire algérien vient d’être considérée comme rétroactive. Des ministres avaient assuré le contraire. « On ne sait toujours pas selon quelles modalités cette mesure s’appliquera. L’insécurité juridique est un gros problème », s’inquiète un industriel tunisien implanté en Algérie… 

Le poison de l’informel

Au point qu’importer est plus aisé que produire sur place. « J’ai été importateur d’aluminium. C’était plus facile », ­témoigne Farid Dekar, qui a racheté en 2007 l’entreprise publique Algal+. Surtout que, de surcroît, l’informel opère un travail de sape avec un chiffre d’affaires estimé à 6 milliards d’euros et occasionnant un manque à gagner de 1,2 milliard d’euros au Trésor, selon une étude du FCE, publiée le 19 mai.

Difficile pour l’entreprise algérienne, dans ces conditions, d’être compétitive. D’autant qu’elle souffre de gros déficits en matière de management et de ressources humaines. « Je ne trouve pas de carreleur, de plâtrier ou de plombier qualifié », se plaint Boubaker Guetalla. « Il faut un plan Marshall des ressources humaines », martèle Abdelhak Lamiri, qui chiffre ce plan à 30 milliards de dollars. Or le taux de chômage officiel de 11,8 % touche surtout les jeunes (80 % des sans-emploi). Qu’en sera-t-il de la promesse d’Abdelaziz Bouteflika, faite le 12 février, de créer 3 millions d’emplois d’ici à 2014 ? « Pour créer autant d’emplois, il faut un taux de croissance de 6 % à 7 % minimum par an », récuse le consultant Abderrahmane Mebtoul. Soit bien davantage que les 2,1 % prévus par le FMI pour 2009. Bien plus pessi­miste, l’OCDE vient d’annoncer un PIB en hausse de seulement 0,2 % pour l’Algérie en 2009 ! Ce pourrait être l’électrochoc qui lance enfin l’ère de l’après-pétrole ?