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La nouvelle image des « Africains » de Bolloré

Mis à jour le 9 juin 2009 à 18:00

Décidé à contrer les attaques sur ses pratiques en Afrique, le groupe français passe à l’offensive médiatique. Dominique Lafont,le directeur général de Bolloré Africa Logistics, a embarqué des journalistes dans son jet pour le suivre sur le continent. Objectif : jouer la transparence et « couper court aux rumeurs ».

Du groupe Bolloré, on a tout écrit ou presque. À la suite de son entrée dans le capital du publicitaire français Havas, ses détracteurs ont fait courir le bruit que l’entreprise dirigée par Vincent Bolloré était sur le point de se désengager de l’Afrique subsaharienne, pour se consacrer aux médias. Ces rumeurs sont venues s’ajouter à un cliché largement répandu qui présente le groupe français comme étant l’un des symboles de la « Françafrique ». À tort ou à raison, on lui a reproché d’user de ses réseaux, de ses émissaires oc­cultes, en familier de l’ingérence dans les affaires internes des anciennes colonies françaises.

Longtemps, l’entreprise s’est peu préoccupée de cette image négative. Les temps changent sous l’impulsion de Dominique Lafont, le directeur général de Bolloré Africa Logistics (BAL), la marque « corporate » lancée en 2006 par les stratèges de Puteaux, aux portes de Paris. Diplômé de l’Essec, cet ancien directeur des participations à la banque Rivaud, passé chez Bolloré quand il a racheté l’établissement, a convaincu le milliardaire de passer à l’offensive médiatique. « Nous ne pouvons plus nous permettre de laisser nos concurrents communiquer à notre place », insiste le patron Afrique du groupe, qui s’est hissé, à 48 ans, parmi les principaux lieutenants du capitaine d’industrie breton. Un virage à 180° qui prend d’autant plus de relief que le litige entre le groupe et son rival espagnol Progosa rebondit actuellement devant la justice.

C’est donc courant avril que Dominique Lafont a convié quelques journalistes à l’accompagner dans un tour du propriétaire. Destination le Kenya, le Congo et le Cameroun. En trois jours. Au côté du patron de BAL, au départ de l’aéroport francilien du Bourget, le directeur de la communication et de la prospective Jean-Benoît Sangnier, le directeur financier Thierry Ballard, auxquels se joindront, à l’étape de Pointe-Noire, l’ancien commandant de sous-marin nucléaire Olivier de Noray, reconverti en directeur des ports chez BAL, et Philippe Labonne, directeur Afrique de l’Ouest, Afrique centrale et Maghreb.

Le voyage a été une sorte de rallye-raid effectué par sauts de puce à bord d’un Bombardier Learjet. L’ambiance était à la fois empreinte de cordialité et de ressentiment à l’égard de la presse. Le 29 mars, en effet, une émission de la radio publique France Inter a étrillé « L’empire noir de Vincent Bolloré », poussant les proches du milliardaire à dénoncer une enquête « à charge ». Le périple doit remettre les pendules à l’heure et « expliquer pourquoi nous avons fait le pari de nous développer sur ce continent », insiste Dominique Lafont.

Parisien bon teint, il passe cent vingt jours par an en Afrique, coiffant un réseau de 200 agences. Et s’il abandonnera au moins une fois par jour pour une heure ses hôtes, ce sera pour faire le point sur l’activité avec les cadres locaux du groupe. D’ailleurs, aucune rencontre officielle n’est programmée avec des chefs d’État, que Lafont voit peu. Il avoue par exemple n’avoir jamais rencontré Paul Biya, alors que le Cameroun est l’une des bases les plus actives de BAL sur le continent. Aucun rendez-vous dans les salons ministériels n’est arrêté. Les seules réunions qui ne mobiliseront pas uniquement des « Africains » de Bolloré s’ouvriront aux partenaires locaux, responsables d’installations portuaires ou ferroviaires. Bref, en Afrique, le groupe travaille.

Talonné dans sa course aux contrats de concession par l’opérateur émirati Dubai Ports World, le danois APMT, l’espagnol Progosa, l’allemand DB Schenker Logistics et une flopée d’opérateurs locaux, le groupe français ressent l’urgence de soigner son image car « l’avenir du groupe passe par ce continent, eu égard à son potentiel de développement », clament à l’unisson tous les managers en costume sombre de BAL. Il faut dire que le continent pèse déjà pour 2 milliards d’euros, soit 30 % du chiffre d’affaires total du conglomérat, qui a atteint 7,32 milliards d’euros en 2008.

 

Kenya : le nouveau tropisme anglophone

La première étape de la tournée est prévue dans un Kenya convalescent. En dépit de la morosité ambiante, le pays demeure la tête de pont du réseau BAL en Afrique de l’Est, où l’opérateur français se développe à grande vitesse. Et cela même si l’Afrique anglophone et son intransigeance juridique présente des particularités auxquelles le « village gaulois » du quartier de la Défense n’était pas vraiment préparé. Ainsi, pour avoir décollé sans autorisation d’atterrir dûment délivrée par les autorités kényanes, l’équipage de l’avion a fini en garde à vue lors d’un précédent voyage. Aujourd’hui, l’autorisation n’est parvenue au pilote qu’au moment où l’appareil survolait les Alpes…

Accusés de contourner les règles lors des appels d’offres en Afrique francophone, les dirigeants de BAL sont fiers de cette implantation, loin des polémiques franco-africaines. Ici, le patron du corridor qui irrigue huit pays de la région et emploie 3 300 salariés est un Britannique à l’allure d’acteur hollywoodien, Tony Stenning. « Pour mieux adapter notre réseau, nous recherchons des cadres anglophones et, à compétences égales, africains » justifie-t-on pour tenter d’expliquer le criant déficit de managers d’origine africaine autour du directeur général de BAL.

S’il s’en défend, ce nouveau tropisme anglophone ainsi que la volonté de « normaliser » les relations avec les partenaires africains (avec la fin des émissaires ?) correspondrait à l’arrivée de Dominique Lafont. Et le départ pour Veolia de Michel Roussin, l’ancien vice-président chargé de l’Afrique et sherpa apprécié pour son entregent dans une partie de l’ancien empire colonial. Désormais, un code éthique serait en vigueur dans la maison. Ainsi, lors de l’appel d’offres pour sélectionner l’opérateur du terminal à conteneurs de Port Harcourt, au Nigeria, le français a retiré son dossier. Manifestement, « il fallait payer un bakchich », glisse un responsable du groupe.

Après une courte nuit passée à Nairobi, il faut partir à l’aurore vers Mombasa, la deuxième ville du pays. Une heure de vol et d’inoubliables minutes au-dessus du Kilimandjaro. Le port kényan est la porte d’entrée de cette région secouée par la piraterie dans le golfe d’Aden. Amarré à un bout de quai, le porte-conteneurs américain Maersk Alabama en a fait l’amère expérience. Après plusieurs jours de captivité, les vingt marins qui s’activent sur le pont du navire se remettent de leurs émotions, goûtant à la liberté retrouvée.

Ainsi, dans un continent auquel beaucoup ne croient plus, Bolloré Africa Logistics a pour stratégie d’occuper le terrain, quitte à investir là même où les entrepreneurs anglo-saxons ont pris leurs jambes à leur cou, par exemple le Liberia, mais aussi en pénétrant des marchés tels que la Libye, l’Égypte et l’Algérie, où Bolloré a des vues sur le port de Skikda, au nord-est d’Alger. Les pays où il refuse d’aller : la Guinée-Bissau, l’Érythrée, le Lesotho ou le Swaziland, en raison de la corruption.

 

Congo : le poids du soupçon

Le grand succès de ces derniers mois vient de Pointe-Noire, où le contrat de concession du terminal à conteneurs a été remporté en décembre 2008, au bout d’un processus-marathon de huit ans, ce qui annonce de prometteuses perspectives. Le consortium mené par l’opérateur français prévoit d’investir 570 millions d’euros (374 milliards de F CFA) pendant les vingt-sept ans de la concession. Les réseaux ont-ils joué un rôle dans le processus d’adjudication ? Blasé mais cordial, Jean-Marie Aniélé, directeur du Port autonome de Pointe-Noire, ne nie pas, à l’occasion d’un déjeuner, qu’une délégation venue du Golfe a tenté un passage en force alors que l’offre du français tenait la corde. « Nous avions le plan le plus structuré, un corridor crédible et une vision forte », argumentent les logisticiens de Bolloré.

Malgré cela, auprès de l’opinion et de la presse, le soupçon perdure. Les échos des conditions de la mise en concession du Port d’Abidjan en 2004, au détriment du rival danois Maersk, résonnent encore au Congo. Selon nos compagnons de vol, le contrat aurait été signé de gré à gré parce que les « concurrents hésitaient à cause de la guerre ». Peu enthousiastes à s’étendre sur ce sujet, les Français se félicitent en revanche de n’avoir jamais « lâché » la Côte d’Ivoire. Prime de fidélité alors ? Dominique Lafont réfute mollement au cours du vol fort agité entre Pointe-Noire et Douala.

Mais pour toutes ces controverses, l’Afrique ne fait pas toujours l’unanimité au sein des cadres qui fréquentent le dix-septième étage de la tour Bolloré. À l’un d’entre eux qui lui proposait de se désengager totalement de Centrafrique, au motif que le groupe y perdait de l’argent, Vincent Bolloré opposa un non catégorique. Bien lui en a pris. Un accord signé en février 2006 entre Bangui et Areva portant sur l’exploitation de la mine d’uranium de Bakouma (Sud-Est) promet de relever le volume d’activités dans ce pays.

 

Cameroun : les affaires continuent…

Douala. Sous sa chaleur poisseuse, se concentre la quasi-totalité des activités de Bolloré. Manutention portuaire, transport ferroviaire et routier, logistique pétrolière, gestion de parc à bois, etc. Ce qui n’empêche pas le groupe français de suivre d’un œil très attentif le projet de construction du port en eau profonde à Kribi (Sud), pour lequel il souhaite s’associer à Rio Tinto. La crise financière ayant ralenti l’avancée de ce projet, Douala demeure par conséquent la principale porte d’entrée du corridor Cameroun-Tchad-Centrafrique, d’où les conteneurs sont transbordés en direction de l’hinterland enclavé.

Sur le chemin du retour, épuisés par le rythme effréné de ce « posé-décollé », les hommes de Bolloré, tombant volontiers la veste sans jamais se séparer de leur Blackberry professionnel, multiplient les apartés. Côté journaliste, on reste un peu sur sa faim. Trois jours, n’est-ce pas un peu court pour dissiper tous les malentendus ?