Politique

Netanyahou-Obama, le bras de fer

En assortissant la création d’un État palestinien d’une série de conditions restrictives qui le vident de sens, le Premier ministre de l’État hébreu s’oppose frontalement à la volonté du président américain.

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Mis à jour le 23 juin 2009 à 17:59

Le 14 juin, au lieu d’écouter le long et très attendu discours de Benyamin Netanyahou, Barack Obama a choisi de passer la journée à jouer au golf. Rien n’illustre mieux la nature des relations qu’entretiennent le président américain et le Premier ministre israélien. Il est clair que tous deux sont désormais des adversaires acharnés. Leurs visions respectives d’un accord de paix au Moyen-Orient sont diamétralement opposées. Mais alors que Netanyahou est sur la défensive, Obama est détendu. Il sait que le temps joue en sa faveur.

Nous sommes aux premiers jours d’un bras de fer. Netanyahou campera sur ses positions. Il remuera ciel et terre pour mobiliser ses amis américains contre Obama. En Israël, les colons fanatiques et autres champions du « Grand Israël » calomnieront le président américain en le décrivant comme un « antisémite qui déteste les juifs ». Mais, en fin de compte, le déséquilibre des forces sera tel que Netanyahou sera contraint de se soumettre ou de se démettre. Dans certains cercles, à Washington, on pense qu’Obama veut, en augmentant graduellement la pression, pousser Netanyahou à la démission ou, à tout le moins, l’obliger à renoncer à son alliance avec l’extrême droite au profit d’une alliance avec Kadima, le parti de centre droit de Tzipi Livni. Cette nouvelle coalition gouvernementale serait alors mûre pour accepter la solution des deux États – et une paix israélo-arabe globale – qu’Obama s’est engagé à obtenir.

Dans son discours du 14 juin, Netanyahou s’est arrangé pour ne prononcer qu’une seule fois le concept abhorré d’« État palestinien », et il l’a entouré de tant de conditions restrictives qu’il l’a vidé de sens. Obama a malgré tout salué ce « progrès », sous-entendant clairement que d’autres avancées devront suivre. Netanyahou se retrouve dos au mur. Les relations israélo-américaines ont rarement été aussi tendues. Jamais depuis le début des années 1960, quand John F. Kennedy était à la Maison Blanche, l’état de sa relation – vitale – avec un président américain n’avait plongé Israël dans pareille angoisse.

Comme tout négociateur en position de faiblesse, Netanyahou a commencé par poser des conditions maximales. Elles sont pas moins de sept, que les Palestiniens – et Obama – devront accepter avant qu’il se décide à faire le premier pas en direction de l’objectif : la création d’un État palestinien. Ces conditions sont les suivantes :

– Le futur État palestinien devra être démilitarisé. Il n’aura ni armée, ni contrôle de son espace aérien, ni la possibilité de conclure des accords militaires. Il devra, en revanche, empêcher tout trafic d’armes sur son sol. En d’autres termes, seuls les Israéliens ont le droit de se défendre, et les Palestiniens doivent rester à leur merci.

– Les Palestiniens doivent « clairement et sans ambiguïté reconnaître Israël comme l’État du peuple juif ». Cette disposition porte ouvertement atteinte aux droits des citoyens arabes israéliens. Et prive les réfugiés palestiniens chassés de leurs terres en 1947-1948 et leurs descendants de la possibilité de réclamer quoi que ce soit à Israël.

– Israël doit avoir des « frontières défendables ». Netanyahou n’a pas précisé sur quels territoires arabes voisins elles vont devoir empiéter !

– Jérusalem doit rester « la capitale indivisible d’Israël » : une revendication qu’aucun Palestinien – et même aucun musulman – ne saurait accepter.

– « Le problème des réfugiés palestiniens devra être résolu en dehors des frontières d’Israël. » Netanyahou rejette ainsi catégoriquement le « droit au retour » des Palestiniens, fût-ce en tout petit nombre ; il ne reconnaît aucun droit palestinien sur ce qu’il appelle « la patrie du peuple juif » et n’emploie même pas le terme de « réparations ».

– Sur le sujet crucial des colonies sauvages en Cisjordanie, il n’a même pas parlé de « gel », encore moins promis de démanteler les postes avancés illégaux [situés au-delà du Mur] qui prolifèrent. « Nous n’avons pas l’intention de construire de nouvelles colonies ou de procéder à de nouvelles expropriations de Palestiniens pour agrandir les colonies existantes », a-t-il déclaré, ajoutant toutefois qu’« il faut permettre aux habitants [de ces colonies] de vivre dans des conditions normales ». Cette phrase a été largement interprétée comme un feu vert à la poursuite des constructions à l’intérieur des colonies – autrement dit à ce qu’il appelle leur « croissance naturelle », une notion que Barack Obama et sa secrétaire d’État Hillary Clinton ont explicitement rejetée.

– Dernière condition posée par Netanyahou : l’Autorité palestinienne doit « venir à bout du Hamas ». En d’autres termes, il appelle de ses vœux une nouvelle guerre interpalestinienne.

Il n’est guère surprenant que les Palestiniens – et le monde arabe en général – aient rejeté avec colère ce discours dans lequel ils voient un nouveau coup porté à la paix. Ils ne doivent pourtant pas désespérer, et se rappeler qu’il ne s’agit que du début d’une guerre d’usure entre le Premier ministre israélien et le président américain.

 

La carotte et le bâton

Sans recourir à des sanctions concrètes (comme une diminution de l’aide financière et des retards dans la livraison de matériels militaires), Obama dispose de nombreux moyens pour amener Netanyahou à résipiscence. La « relation spéciale » entre les deux pays pourrait commencer à en pâtir ; un refroidissement pourrait s’installer sournoisement. Israël pourrait perdre le soutien automatique des États-Unis au Conseil de sécurité de l’ONU, être traité comme n’importe quel allié de Washington au Moyen-Orient et ne plus jouir du privilège d’être consulté le premier – comme cela semble déjà être le cas. Ainsi, le discours du Caire n’a pas été divulgué aux Israéliens avant qu’il soit prononcé. C’est sans doute la première violation de la promesse faite à Israël en 1975 par Henry Kissinger, le secrétaire d’État américain de l’époque, de l’informer avant que Washington ne prenne la moindre initiative pour la paix.

Il y aura cependant autant de carottes que de bâtons. À l’évidence, les États-Unis préparent toute une série de propositions pour persuader Israël que la création d’un État palestinien et un accord de paix avec ses voisins constituent sa meilleure garantie d’avenir. Ces propositions devraient inclure des garanties américaines quant à la sécurité d’Israël, des promesses d’aide militaire et financière, et le déploiement d’une force internationale pour surveiller les frontières israéliennes et former les forces de sécurité palestiniennes en coopération avec l’État hébreu.

Tout sera fait pour convaincre l’opinion israélienne que le temps est venu de changer de stratégie. Les Israéliens auront du mal à accepter l’idée que leurs anciens dirigeants ont commis deux erreurs majeures. La première a été de s’emparer de territoires en 1967 et de les avoir occupés jusqu’à aujourd’hui. La seconde, c’est d’avoir érigé en doctrine que la sécurité d’Israël ne repose pas sur la paix avec ses voisins, mais sur sa domination militaire. Pour diverses raisons (l’apparition d’acteurs non étatiques comme le Hezbollah et le Hamas, l’émergence de l’Iran comme puissance régionale, les dangers de la prolifération nucléaire…), ces positions ne sont plus tenables. Il incombe aux Israéliens de la nouvelle génération de changer le cours des événements. Tel est le sens du message de Barack Obama, et le problème auquel Netanyahou est confronté.