Agroalimentaire

Alexandre Vilgrain : « On peut être industriel en Afrique et être rentable »

| Par Jeune Afrique
Âgé de 56 ans, le patron de Somdiaa est également président du Cian depuis 2009.

Âgé de 56 ans, le patron de Somdiaa est également président du Cian depuis 2009. © Bruno Levy/JA

Depuis plus de soixante ans, Somdiaa produit et commercialise sur le continent des denrées alimentaires. Le groupe a lancé en 2012 un vaste plan d’investissement pour développer ses capacités. Un pari sur l’avenir, que son PDG considère d’un œil optimiste.

Farine, sucre, aliments pour bétail… Depuis 1947, la famille Vilgrain, fondatrice de Somdiaa, a fait le pari de l’agro-industrie en Afrique. En 2012, Somdiaa, qui emploie 17 000 personnes sur le continent, a réalisé 446,9 millions d’euros de chiffre d’affaires, pour 38,9 millions d’euros de bénéfices. Preuve qu’on peut être un industriel en Afrique, souffrir du manque d’infrastructures et des importations frauduleuses et néanmoins bâtir un groupe solide. Entretien avec Alexandre Vilgrain, à la tête de l’entreprise depuis le milieu des années 1990.

Jeune Afrique : En 2012, vous avez fait le choix d’investir 320 millions d’euros pour renforcer vos productions locales quand d’autres préfèrent importer. Pourquoi ?

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Alexandre Vilgrain : Le marché croît, et quand vos entreprises fonctionnent, il faut essayer d’investir pour pouvoir le satisfaire. Sur les 320 millions d’euros, une partie sera investie au Gabon, une partie au Cameroun et une autre en Côte d’Ivoire. Nous avons aussi d’autres projets au Tchad.

Les difficultés d’accès à l’énergie et le manque d’infrastructures ne vous font pas peur ?

Dans le domaine du sucre, l’énergie n’est pas un problème puisque nous sommes nos propres producteurs d’énergie. Concernant le manque d’infrastructures, la construction de routes avance de façon incroyable. L’effort mené sur les dernières années est extraordinaire, que ce soit au Tchad, au Cameroun, au Congo ou en Côte d’Ivoire.

Profil

• 56 ans
• À la tête de Somdiaa depuis 1995
• Entré dans le groupe en 1979 après des études de droit à Paris 
• Fondateur, en 1985, de Délifrance Asia, une chaîne de cafés-boulangeries implantée dans plusieurs pays asiatiques. Il introduit la société en Bourse à Singapour en 1996 et la quitte en 1998 pour se concentrer sur Somdiaa 
• Président du Conseil français des investisseurs en afrique (Cian) depuis 2009

Être industriel en Afrique, est-ce rentable ?

Oui, on peut être industriel en Afrique et être rentable. La vérité, c’est qu’il y a des gens qui sont tout à fait capables de produire sur place : les cadres et les ouvriers sont là. Les activités sont rentables à partir du moment où il y a un marché, des gens pour acheter et d’autres pour fabriquer.

Plus rentable que d’importer ?

Pour conquérir les marchés, on ne peut pas se contenter d’importer. Prenez l’exemple du ciment. Il n’y a pas si longtemps, il était exporté vers l’Afrique par bateaux entiers. Maintenant, on en produit et cela crée des fortunes. Regardez Dangote !

Comment expliquez-vous que l’Afrique ne parvienne pas à s’industrialiser ?

Les choses prennent du temps et demandent aussi de l’argent. Il y a beaucoup d’attentes à l’égard du continent africain, et ce dernier a beaucoup d’espérances. Vous pourrez déverser des centaines et des centaines de millions de dollars sur l’Afrique, les choses n’iront pas beaucoup plus vite. Le temps de faire une route, une usine, est incompressible. L’Afrique est dans son tempo, elle a une bonne croissance, même si elle est largement freinée par les difficultés en Occident. Partout il y a de nouveaux projets, comme jamais il n’y en a eu. À mon sens, c’est formidable.

Des projets industriels ?

Pour l’industrie, il faut des matières premières avec tout un schéma de développement. Pas de sucre sans canne à sucre. A priori, donc, l’Afrique s’oriente plutôt vers une industrialisation de type agro-industriel. Il apparaît assez facile pour un certain nombre de pays de se spécialiser dans des domaines qui permettent de faire de la transformation plutôt que de l’exportation… et donc de créer de la valeur ajoutée localement. Prenez l’exemple du coton, qui jusqu’à il n’y a pas si longtemps était exporté par balles entières vers la Chine et l’Europe pour être traité. Aujourd’hui, même si ça ne marche pas toujours très bien (on a vu ça au Mali, en Côte d’Ivoire, au Tchad), des entrepreneurs comprennent qu’il est absurde de faire des tee-shirts en Europe alors que leur pays produit du coton… et reçoit des tee-shirts d’occasion.

Ensuite, c’est une question de marketing, d’accès au marché. Une question de protection du marché aussi, parce qu’il est clair que lorsque vous fabriquez des tee-shirts dans un pays mais que l’Europe vous en envoie d’autres gratuitement, d’occasion ou fabriqués avec votre propre coton, vous n’en vendrez pas beaucoup.

Cliquez sur l'image.Les pays africains en font-ils assez pour protéger leurs industries ?

L’Afrique a été obligée d’entrer de plain-pied dans le commerce mondial avec les réformes structurelles des années 1990, qui ne correspondaient pas forcément à ce qu’il fallait. C’est le seul continent vraiment intégré au commerce mondial : n’importe qui peut y acheter et y vendre n’importe quoi. Or quand vous avez une politique de développement, vous êtes bien obligé de protéger un minimum votre industrie. Je reconnais toutefois qu’il est très difficile pour les dirigeants de mener une politique agressive de protection, parce qu’ils sont pris entre l’envie de créer des emplois et de les protéger et celle de satisfaire les consommateurs qui veulent le produit le moins cher possible.

L’Union européenne, avec les accords de partenariat économique (APE), ne va-t‑elle pas ruiner le peu d’industries africaines qui existe ?

Les APE sont là pour défendre les intérêts européens, pas forcément ceux des pays africains. Un des problèmes de l’Afrique – mais cela devrait se résorber -, c’est qu’il y a très peu de commerce interne au continent, commerce qui devrait en principe diminuer l’intérêt pour les marchés européens. Le sucre qui est fabriqué en Afrique est expédié à un prix préférentiel en Europe, alors que l’Afrique manque de sucre.

Comment résoudre la question du financement ?

Quand vous êtes dans des pays en voie de développement, vous avez besoin de temps. Pour créer des activités nouvelles, il faut au minimum dix à douze ans, mais des financements à douze ou quatorze ans, vous en avez peu. Les fonds ou les financiers comme [le français] Proparco, [le néerlandais] FMO et [l’allemand] DEG investissent plutôt sur des durées de cinq à sept ans. Les Qataris, les Turcs, les Chinois, eux, disposent d’argent à un peu plus long terme, sous forme de participations en fonds propres.

Une solution qui vous tente ?

Oui, absolument. Parce qu’il faut plus de sept ans pour faire sortir de terre un projet ex nihilo.

Vous avez rapproché en janvier 2011 vos activités sucrières de celles de Castel. Dans l’industrie, la notion de taille critique est-elle essentielle ?

C’est d’abord le projet industriel qui compte. Le rapprochement fait avec Pierre Castel a été un exemple pour beaucoup d’entreprises qui, toutes seules, sont trop petites sur ce continent. Le fait de créer des synergies, donc de créer tout de suite une masse suffisante pour pouvoir continuer, est d’abord un projet industriel. On a pu faire du sourcing en commun sur huit sucreries plutôt que sur quatre d’une part et quatre de l’autre.

Vous prévoyez un mouvement de consolidation dans l’agro-industrie ?

J’espère qu’il va continuer.

Vous avez lancé il y a quelques années la marque régionale de sucre Princesse Tatie. Les industriels africains commencent-ils à comprendre l’importance du marketing ?

Nous avions des marques nationales, alors que certains marchés produisent plus que ce qu’ils consomment et d’autres produisent moins que ce qu’ils consomment… Si on peut avoir la même marque partout, et un effort marketing qui soit le même, cela coûte moins cher pour les consommateurs. Princesse Tatie marche très bien. Nous avons suivi en cela l’exemple de Castel. Qu’elle soit fabriquée au fin fond de l’Algérie ou de l’Angola, la bière s’appelle Castel, c’est le même nom et c’est la même bière. On essaie de faire la même chose. On avait commencé à le faire avant d’être associés. Mais c’est le même principe, et c’est très intelligent.

Dans un entrepôt de la Sosucam (Cameroun), l'une des six filiales sucrières de l'entreprise. © SomdiaaCela a-t-il eu un effet sur vos ventes ?

Nous avons trois types de débouchés : 25 % à 30 % des ventes sont destinés aux industriels, pour lesquels nous n’avons pas besoin de marque. Ensuite, il y a les sacs de 50 kg pour les grossistes. Enfin, la vente au détail : cette partie ne représente que 10 % à 15 % du total, mais c’est celle qui a le plus augmenté. Et la valeur ajoutée y est plus importante.

L’émergence de la classe moyenne est-elle un moteur de croissance pour vous ?

Oui, et puis les consommateurs africains sont comme partout ailleurs : ils ont envie d’avoir des dosettes, des emballages plus pratiques. Nous allons ainsi sortir un emballage plastique, comme en France, avec un bec verseur. Jusque-là, les produits vendus en Afrique, c’était un peu le tout-venant.

Comment luttez-vous contre les importations frauduleuses ?

Il y en a, c’est certain. En général – je parle bien en général et pas de cas particuliers -, elles sont voulues par l’État. Nous sommes assez démunis pour lutter contre ça. La meilleure réponse devrait être : vous signez un papier avec l’État, vous avez une règle, et si quelqu’un ne la respecte pas et que vous, vous la respectez, vous êtes en droit d’attaquer l’État pour non-respect du cahier des charges, juridiquement. Mais quand vous êtes une société, c’est compliqué d’attaquer l’État pour non-respect de sa signature. Tout cela fait partie des impondérables.

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