Société

Mozabites-malékites, la grande discorde

Depuis plus d’un an, la vallée du Mzab est régulièrement le théâtre d’affrontements intercommunautaires entre berbérophones et arabophones. Une rivalité aux multiples facettes qui plonge ses racines dans l’histoire lointaine.

Depuis les affrontements intercommunautaires qui ont secoué Berriane en mars 2008, cette cité de la vallée du Mzab, aux portes du désert, ne parvient plus à retrouver la tranquillité. Ses 35 000 habitants, composés pour moitié d’arabophones de rite malékite, pour l’autre de berbérophones de rite ibadite, vivent dans la hantise d’une reprise des actes de vandalisme et de représailles entre les deux communautés. Le moindre incident, fût-il une dispute entre écoliers, peut prendre des proportions dramatiques. Du coup, Berriane vit sous état de siège, quadrillé par des compagnies régionales de sécurité (CRS). Une force policière d’interposition a été mise en place entre les quartiers « arabes » et mozabites. Mais le calme n’est pas revenu pour autant.

Toutes les tentatives gouvernementales pour apaiser les esprits ont échoué. Abdelaziz Belkhadem, alors Premier ministre, y avait tenu, en mai 2008, une réunion avec les notables des deux communautés. Sans succès. Plus tard, Ali Tounsi, directeur général de la Sûreté nationale (DGSN), n’aura pas plus de réussite. En mars dernier, alors que l’Algérie était en pleine campagne électorale pour l’élection présidentielle, Daho Ould Kablia, ministre délégué auprès du ministre de l’Intérieur chargé des collectivités locales, parvient à réunir les représentants des deux parties et arrache un accord de paix, en fait une sorte de feuille de route pour le développement économique de la région.

La trêve ne dure que le temps du scrutin, puis les affrontements reprennent de plus belle. Le 9 juin, de jeunes arabophones s’en prennent à coups de pierres aux forces de l’ordre, qu’ils accusent de protéger exclusivement les Mozabites. Bilan : plus de cinquante blessés parmi les agents des forces de l’ordre et une centaine de personnes interpellées, dont, pour la première fois depuis le début de la crise, quatre militants de l’opposition, soupçonnés d’entretenir l’agitation et la haine entre les deux communautés. Plus précisément, des élus du Front des forces socialistes (FFS de Hocine Aït Ahmed), parmi lesquels Kamel Eddine Fekhar, membre de la direction du parti, ainsi que Souf Ghalem Kacem, adjoint au maire de Ghardaïa, capitale du Mzab. Les militants du FFS seront finalement relâchés quelques heures après leur arrestation, mais le mal est fait : le conflit intercommunautaire prend une tournure politique inattendue. 

Disparités économiques

Berriane est l’un des sept ksour (pluriel de ksar, un village fortifié) qui entourent Ghardaïa, distant d’une cinquantaine de kilomètres. La vallée du Mzab est occupée depuis le Xe siècle par une minorité religieuse, les ibadites (une des trois branches de l’islam avec les sunnites et les chiites), qui s’y étaient réfugiés pour fuir les persécutions dont ils étaient victimes dans l’Orient musulman. Appelés également kharidjites (dissidents), les ibadites se sont approprié le tamazight (langue berbère) pour en créer une variante, le tamzabite, le dialecte mozabite. Ils vivent en vase clos, refusent de se mélanger aux autres communautés ethniques ou religieuses, disposent d’une organisation sociale performante en termes de solidarité et de redistribution de la richesse. Un système fiscal propre leur permet même de financer des grands projets industriels, des microcrédits au profit des pauvres ou des bourses d’études à l’étranger pour les élèves les plus méritants. Doués pour le commerce, les Mozabites sont réputés pour être d’excellents négociateurs peu enclins à la fronde contre le pouvoir central… qui le leur rend bien mal.

D’essence jacobine, les autorités tiennent en effet en haute suspicion les ibadites, auxquels elles reprochent de s’être exclus de la communauté nationale. D’autant que leur isolement au plan géographique s’est considérablement réduit au fil du temps. Au XIXe siècle, le développement des cités de la région a favorisé la sédentarisation des populations nomades, généralement arabophones et de rite malékite, qui se sont installées dans la périphérie des ksour du Mzab. La cohabitation s’avère difficile. La réussite économique des Mozabites suscite la jalousie de leurs nouveaux voisins. Malentendus et différends dégénèrent rapidement en affrontements cycliques.

Mais longtemps, la sagesse des notables des deux communautés a prévalu et les conflits étaient circonscrits. Du moins au temps du parti unique, quand arabophones et berbérophones votaient FLN de concert. L’introduction du multipartisme, en 1989, bouleverse la donne politique. Les Mozabites, mus sans doute par le sentiment d’appartenance à une minorité, optent pour les deux partis qui se revendiquent du particularisme berbère : le FFS et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, de Saïd Sadi). Résultat : les comités de notables implosent et le Mzab se retrouve sans mécanisme de gestion des conflits. Les élus locaux, pour la plupart issus de l’opposition, ne font pas confiance à l’administration, incarnation du pouvoir. Celle-ci, en retour, les ignore et ne les associe que rarement à la prise de décisions. Les Mozabites affirment qu’ils sont marginalisés. Les malékites de la région, eux, sont frappés de plein fouet par le chômage et la précarité. Aux disparités économiques sont venus se greffer des griefs d’ordre religieux. Pour les malékites, « ceux d’en face » sont des musulmans déviants, voire des apostats, et méritent donc la mort. Quant aux ibadites, ils maintiennent leurs voisins à distance respectable de leurs maisons, de leurs quartiers, de leurs mosquées et de leur cimetière. Bref : le Mzab est en permanence sur un volcan. 

A quand la réconciliation ?

Depuis mars 2008, date du début des événements de Berriane, outre les deux morts enregistrés, les blessés se comptent par centaines, et des milliers d’habitants (arabes ou mozabites) ont décidé de quitter leur ville. Sur les quelque deux cents maisons pillées ou incendiées, 60 % appartiennent à des Mozabites. Mais chaque expédition punitive provoque des représailles. Dix-huit mois de violences ont usé la population psychologiquement, paralysé l’activité économique et creusé le fossé entre les deux communautés. Alors que la réconciliation nationale est en vogue en Algérie, Arabes et Mozabites continuent de se regarder en chiens de faïence.

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