Politique

Les femmes arrivent !

Si leur percée aux communales du 12 juin est surtout imputable au système de quota, certaines formations, notamment le Parti authenticité et modernité (PAM), ont activement contribué à cette petite révolution.

Mis à jour le 29 juin 2009 à 17:43

« Les acteurs ont changé, mais on joue toujours la même pièce. » C’est ainsi que le chercheur Ali Sedjari, doctorant en droit public à la faculté de Rabat, analyse les résultats des élections communales du 12 juin. Depuis l’annonce de l’attribution des sièges aux différents partis, tous les bureaux communaux du royaume sont en ébullition. Par le jeu des alliances, parfois improbables, chaque formation politique essaie de conquérir les présidences des communes. « Mais ces alliances ne répondent à aucune logique, ni idéologique, ni politique, ni même éthique. Cela crée de la confusion, estime l’universitaire. Tout ce qui intéresse nos élus, c’est le pouvoir. Quand je vois ces marchandages, je ne regrette pas de ne pas avoir voté. »

On est bien loin de l’enthousiasme affiché depuis une semaine du côté du ministère de l’Intérieur. Pour Chakib Benmoussa, le taux de participation – qui s’élève à 52,4 %, contre 37 % aux législatives de septembre 2007 – mais aussi et surtout l’augmentation significative du nombre de femmes élues tendent à prouver que la démocratie marocaine a gagné en maturité. Le 18 juin, lors d’une cérémonie à laquelle assistait le Premier ministre Abbas El Fassi, la ministre du Développement social, Nouzha Skalli, a rendu hommage aux candidates. « Ces acquis contribuent à promouvoir l’image de notre pays dans le monde. Grâce au partenariat hommes-femmes en politique, nous pouvons gagner le match du Maroc contre la pauvreté et l’analphabétisme, et relever le défi du développement. »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. De 127 en 2003, le nombre de conseillères communales est passé à 3 406, soit 12,3 % des sièges communaux ; 20 458 femmes étaient candidates, ce qui représente une hausse de 250 % par rapport à 2003. « Après cela, les partis ne pourront plus dire qu’il est difficile de trouver des femmes qui s’intéressent à la chose publique », note la militante féministe Khadija Rebbah. Cette petite révolution n’aurait cependant pas été possible sans le coup de pouce des listes réservées (un quota de 12 %), prévues par le ministère de l’Intérieur pour promouvoir les femmes. Sur les 20 458 candidates, 15 280 figuraient sur ces listes réservées. Certains partis ont cependant présenté des candidates sur des listes ordinaires, parfois même en tête de liste. À Rabat, deux femmes de l’USFP (Union socialiste des forces populaires) ont été élues sur la liste de Fathallah Oualalou : Amina Ouchelh, membre du bureau politique et deuxième sur la liste, et Nadia Belkari. À Casablanca, dans la commune d’Anfa, la seule femme ministre à s’être présentée, Yasmina Baddou, a été élue sous l’étiquette de l’Istiqlal. 

À armes inégales

Selon le ministère de l’Intérieur, la participation des femmes a été plus importante dans les campagnes que dans les grandes villes. C’est dans le sud du pays (Agadir, Ouarzazate, Laayoune et Smara) qu’elles étaient les plus nombreuses, à la fois comme candidates et électrices. « En réalité, c’est une victoire sur le plan quantitatif, mais pas qualitatif », estime Ali Sedjari. Un jugement que partage la députée du PAM (Parti authenticité et modernité) Fatiha Layadi. « Je me réjouis de l’élection de toutes ces femmes, mais je ne suis pas dupe. Les partis s’en sont tenus au strict minimum. On a à peine dépassé la barre des 12 % », se désole-t-elle. Tous les analystes s’accordent à dire que ce n’est pas la bonne volonté des partis mais bien l’existence d’une loi qui les a conduits à présenter plus de femmes. « J’ai exercé plusieurs métiers, mais je n’ai jamais ressenti autant de misogynie que dans les partis politiques », ajoute la parlementaire. D’ailleurs, il est significatif de constater que les candidates sont en moyenne beaucoup plus jeunes et beaucoup plus instruites que les candidats. « Les femmes sont d’emblée plongées dans une culture de la compétition où elles doivent faire preuve de plus de compétence et de plus de caractère que les hommes », explique Ali Sedjari.

Les partis qui ont présenté le plus de femmes sont l’USFP et le PAM, tandis que le MDS (Mouvement démocrate social) est bon dernier, avec seulement 0,54 % de candidates. Au niveau national, on comptait 5 candidates pour chaque siège, avec une différence notable entre les villes (11 candidates par siège) et le milieu rural (3 par siège). Une donnée qui en dit long sur les stéréotypes qui perdurent en dépit des opérations de sensibilisation. Pour une candidate malheureuse de l’Istiqlal dans une commune rurale, cette campagne a été un enfer : « Il n’est déjà pas facile de convaincre des électeurs qui sont encore très influencés par une culture patriarcale. Quand en plus votre parti ne vous soutient pas et se contente de vous mettre sur une liste puis de vous oublier, c’est quasiment impossible », témoigne-t-elle. Pour Khadija Rebbah, le problème ne vient pas des électeurs mais des partis politiques : « Toutes les études de perception montrent que les Marocains sont prêts à voter pour des femmes. La majorité d’entre eux pense même que c’est un facteur essentiel du changement en termes de gouvernance. »

Les campagnes électorales au niveau local sont semées d’embûches pour ces femmes qui ne luttent pas avec les mêmes armes que leurs homologues masculins. « En face de nous, nous avons des notables ou des chefs de tribu qui n’hésitent pas à recourir à leur pouvoir symbolique ou… matériel », explique Khadija Oulbacha, ancienne présidente de la commune rurale de Sfassif et réélue cette année au sein du conseil communal.

Mais la bonne surprise de ce scrutin est venue de Fatima Zahra Mansouri, du PAM, élue maire de Marrakech le 22 juin par 54 voix, contre 36 pour l’ancien président du conseil de la ville, Omar Jazouli. À seulement 33 ans, cette avocate formée en France, fille d’un ancien pacha de la région, se retrouve à la tête d’une ville de 1 million d’habitants, considérée comme la capitale touristique du royaume. « Son élection reflète l’image d’un Maroc moderne », s’est réjoui le secrétaire général du PAM, Mohamed Cheikh Biyadillah. 

Marketing politique

L’image, voilà justement ce dont il est question. « Le marketing politique a un rôle encore plus important quand il s’agit des femmes. Si l’image de l’homme politique est assez terne, celle que renvoie la femme est au contraire très signifiante », observe Ali Sedjari. La candidature d’une femme comme Kawtar Benhamou est à ce titre très révélatrice. Élue sous l’étiquette du PAM dans la commune de Bouknadel, dans la région de Rabat-Salé, cette jeune pharmacienne polyglotte a défrayé la chronique pendant la campagne en posant en décolleté plongeant sur un tracteur, le symbole de son parti. À travers elle, le PAM envoie un message politique fort : chantre de la modernité, il offre une contre-image du PJD. La bataille entre partis conservateurs et modernistes semble d’autant plus âpre lorsqu’elle est incarnée par des femmes. « Là, on est dans le registre des valeurs, où s’opposent des projets de société diamétralement différents. Sur le plan de l’image, il n’est pas anodin de voir une femme voilée combattre une femme plus moderne », estime Ali Sedjari. Ça a été le cas notamment dans la commune d’Anfa, où la PJD Bassima Hakkaoui était opposée à la jeune députée RNI (Rassemblement national des indépendants) Mbarka Bouaida et à la dynamique Yasmina Baddou.

Le plus grand sujet de satisfaction reste l’espoir de changement que ces femmes élues apportent avec elles. « Sans verser dans l’angélisme, on peut dire que les femmes ont une autre façon de travailler », plaide Fatiha Layadi. Moins corruptible, meilleure gestionnaire, l’élue locale est précédée d’une excellente réputation. « Les femmes ont d’autres types de priorités que les hommes. Moi-même, j’étais très attentive à la situation des femmes, des enfants, aux problèmes liés à l’école… », confirme Khadija Oulbacha. Conscientes des lacunes qu’il reste encore à combler pour améliorer la représentativité des femmes, les élues regardent vers l’avenir. « Les femmes sont prêtes à prendre leur revanche et à prouver, au travers de résultats concrets, qu’on peut faire de la politique autrement », conclut Fatiha Layadi.