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Cet article est issu du dossier «France-Afrique : quel héritage pour Jacques Chirac ?»

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Politique

Chirac, ou la retraite du vieux fauve

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 26 septembre 2019 à 13h26
L’ancien président français Jacques Chirac au salon Planète durable, à Paris, le 3 avril 2009.

L’ancien président français Jacques Chirac au salon Planète durable, à Paris, le 3 avril 2009. © PATRICK KOVARIK/AP/SIPA

Il nʼest plus aux affaires depuis deux ans, mais – nostalgie aidant – les Français le plébiscitent. Au fait, que devient-il ? Entre ses voyages, les activités de sa fondation et ses séances au Conseil constitutionnel, lʼancien président reste très occupé. Et ça ne lui déplaît pas.

Avec son époux, Bernadette Chirac a souvent le dernier mot, mais pas toujours raison. « Les Français n’aiment pas mon mari », avait décrété « Madame Pièces Jaunes » au lendemain de la réélection de François Mitterrand, en 1988. Vingt et un ans plus tard, les sondages prouvent le contraire : la cote d’amour de l’ancien président auprès des Français est à son zénith. À en croire le dernier baromètre Ifop des personnalités politiques, près de trois sondés sur quatre déclarent avoir « une bonne opinion » de Jacques Chirac.

Nostalgie d’une époque pas si lointaine où on ne parlait ni de crise économique mondiale ni de désindustrialisation accélérée des régions françaises ? Sans doute. Mais la personnalité de l’ancien locataire de l’Élysée contribue, aussi, à ce retour en grâce. Les Français se souviennent avec sympathie de ce président qui aimait la tête de veau sauce gribiche, « tâter le cul des vaches » au Salon de l’agriculture, et qui ne refusait jamais « une petite bière bien fraîche » ni de porter un toast grivois, alors qu’il vouvoie son épouse et ses plus proches collaborateurs. Peut-être n’ont-ils pas non plus oublié le chef d’État qui, au crépuscule de son mandat, avait osé leur faire une surprenante déclaration d’amour. « Pas une minute je n’ai cessé d’agir pour servir cette France magnifique, que j’aime autant que je vous aime », avait lancé Chirac avant de remettre les clefs de l’Élysée et le code nucléaire à son successeur.

Ses dernières frasques sur Internet, où on le voit conter fleurette à une jeune femme sous le regard courroucé de Bernadette, ont provoqué un « buzz » sur la Toile et confirmé sa réputation de séducteur impénitent.

« Résident de la République libanaise »

Il n’y a pourtant pas que le style Chirac, entre Maupassant et Audiard, concentré d’esprit gaulois et d’éducation vieille France, qui explique ce regain de popularité. Il y a aussi la posture discrète et subtile adoptée par l’ancien président depuis son installation quai Voltaire, dans un appartement de 400 m2 « prêté » à titre temporaire par la famille de son ami Rafic Hariri, le Premier ministre libanais assassiné en février 2005, et où il habite toujours.

« Le résident de la République libanaise » a certes connu un passage à vide. Son accident vasculaire cérébral de 2006, puis la pose, en 2008, d’un stimulateur cardiaque l’ont affaibli physiquement. Psychologiquement aussi, le décrochage professionnel de celui qui fut député, cabinard, ministre, chef de gouvernement, maire de Paris puis deux fois président de la République a eu des conséquences.

Ses proches situent la période de décompensation entre mai 2007 et le début de 2008. Le regard parfois absent, la démarche moins assurée, l’ouïe de moins en moins fine (la bonne oreille, appareillée pour recueillir un secret ou un bon mot, est la gauche) : à ces symptômes de ralentissement, déjà perceptibles à la fin de son second mandat, s’était ajoutée une réelle déprime. Mais après un séjour en demi-teinte à Biarritz, il réapparaît à Saint-Tropez avec ce commentaire : « Un bain de foule, c’est meilleur que la thalassothérapie. »

Cette revigorante escale varoise, qui lui fait constater que les Français ne l’ont pas oublié, marque le début du rebond. Avec la création de sa fondation, en juin 2008, Chirac renoue avec ses deux grandes passions, l’Afrique et l’Asie. Entre deux escapades dans son jardin secret marocain, il visite la Mauritanie, le Sénégal et le Mali pour « un voyage d’écoute ». « Il est allé au baobab », résume un de ses collaborateurs. Plus récemment, il a mis un point d’honneur à se rendre au Gabon pour y saluer la mémoire de son vieil ami, Omar Bongo Ondimba.

« L’Afrique reste pour lui une préoccupation permanente », explique Franck Debié, directeur de la Fondation Chirac. C’est d’ailleurs depuis Cotonou qu’il devrait lancer, en octobre, un appel international en faveur de la lutte contre les médicaments contrefaits.

Depuis la création de sa fondation, qui a pour devise « agir pour la paix », l’ancien président s’est également rendu en Chine et au Japon. À Pékin, il a parlé d’Afrique avec le président Hu Jintao tout en prenant ses distances avec le pesant protocole auquel il était contraint dans l’exercice de ses fonctions. « Il fallait voir la tête des responsables chinois, présents dans la chambre d’hôtel, quand Chirac a conversé au téléphone avec leur président, vêtu seulement de son peignoir », raconte un membre de la délégation française. « Il continue de se faire l’avocat du continent », confirme Michel de Bonnecorse, son ancien conseiller Afrique.

Au Japon, qu’il connaît très bien et qu’il considère comme « le » pays innovant, il a évoqué la protection de l’environnement et le développement durable. Si l’on ajoute la rédaction de ses mémoires, dont le premier tome sortira en octobre, et sa présence au Conseil constitutionnel, où il siège aux côtés de son fidèle ami Jean-Louis Debré et de son vieux rival Valéry Giscard d’Estaing, un constat s’impose : à 76 ans, sa retraite est bien remplie. Côté loisirs, un avis médical l’a converti aux vertus de la marche à pied dans Paris avec ses amis (Henri Cuq, François Baroin, Maurice Ulrich, Christian Jacob…). Un petit restaurant, parfois, le midi, plus rarement le soir car « il n’aime pas piapiater dans les dîners en ville », explique un complice de fourchette.

Coffre-fort

« J’ai presque l’impression que mon agenda est aussi chargé que quand j’étais à l’Élysée », plaisante Chirac, alors que Bernard Landrieu, son directeur de cabinet, explique qu’« il est remonté sur son cheval ». S’il continue de cultiver ses affinités afro-asiatiques, il est en revanche beaucoup plus discret sur la politique menée par Nicolas Sarkozy. Les piques de son successeur (qui a parlé de « rois fainéants » en évoquant les précédents locataires de l’Élysée) et de ses snipers (comme François Fillon, qui a déclaré qu’avec Sarkozy la présidence fonctionnait « en haut débit » alors qu’avant « il fallait passer par l’opératrice ») ne semblent pas lui percer la carapace. Pas plus que le reniement de certains points cardinaux de sa politique, comme le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan, le veto présidentiel à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ou les critiques sur l’interdiction du port du voile à l’école.

Seul le Conseil constitutionnel, dont il est membre de droit, le place encore dans l’actualité politique : la vénérable institution n’a-t-elle pas censuré, le 10 juin, la majeure partie de la loi sur le téléchargement illégal ? « Il garde un intérêt intellectuel pour la politique, mais il n’a plus envie d’être dans la mécanique », explique Bonnecorse. Debré est plus imagé : « Il me fait penser à un vieux lion qui, après avoir lutté des années, dévoré tous les animaux, joué avec toutes les lionnes, s’arrête et se repose enfin, sous un grand arbre. »

Le souci de ne pas envenimer quelques procédures judiciaires en cours incite peut-être le vieux fauve à cette posture de retrait. Ceux qui envisageraient de venir le chatouiller dans sa retraite se doutent que ses griffes ne sont pas totalement émoussées. Car un président de la République à la retraite, c’est aussi un puissant réseau, un coffre-fort de secrets-défense… et un témoin potentiel.

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