Arts

Paradoxes marocains au pays de Tintin

|

Par  Fouad Laroui

Ecrivain

Ils étaient quelques centaines en 1961, ils sont désormais 300 000 : il était temps qu’on se penche sur la situation des Marocains de Belgique. C’est ce qu’a fait la Fondation Roi Baudouin, qui vient de publier une étude intitulée Belgo-Marocains des deux rives dont la lecture m’a donné la migraine.

Selon ce document, 87 % des Marocains d’outre-Quiévrain se disent contents de leur sort. Bravo ! On trépigne de joie. Mais confrontons maintenant ce chiffre à d’autres données qui proviennent du même sondage. Le résultat est surprenant. Ainsi, plus de la moitié de ces joyeux lurons vivent sous le seuil de pauvreté et un bon tiers n’ont pas de travail. Conclusion : une bonne partie de ceux qui se disent contents de leur sort sont pauvres et au chômage. Cherchez l’erreur.

D’autre part, 53 % d’entre eux n’encouragent pas les jeunes du Maroc à venir s’installer en Belgique. Ce chiffre semble contredire celui qui précède (87 % d’heureux). Dommage qu’on ne puisse demander à chaque individu pourquoi diable il déconseille à ses compatriotes le pays des frites et des moules. Est-ce parce qu’il ne leur souhaite pas de vivre dans un climat moins clément ? Il est vrai que Brel parlait, dans « Le Plat Pays », d’« infiniment de brumes », du « vent de l’est », des « chemins de pluie », « d’un ciel si bas qu’un canal s’est perdu… »

Mais l’explication est peut-être ailleurs. Et si les 87 % qui se disent contents… ne l’étaient pas vraiment ? Dans le même sondage, sous une autre rubrique, ils se disent « précarisés » et victimes de discrimination et de racisme. Près d’un quart estiment que leur avenir en Belgique est sombre et moins d’un tiers se disent optimistes. D’où sortent-ils alors, ces 87 % qui se déclarent « heureux » et « très heureux » ? Peut-être faut-il être marocain pour comprendre cette contradiction : n’avons-nous pas pour mot d’ordre, depuis des siècles, l’cam zayn – c’est-à-dire « l’année est belle » –, même quand tout va mal ? Quand les autorités nous demandent comment ça va (des sondeurs, c’est peut-être des émissaires du pouvoir ?), il est prudent de répondre : tout va bien ! Sinon, on est vu comme un râleur, un fauteur de troubles, un dissident peut-être… La trappe du père Ubu n’est pas loin.

Ou bien ne veulent-ils pas perdre la face ? C’est un phénomène très connu : on survit, morose, pendant onze mois dans une bourgade perdue, à regarder la bruine noyer les contours des usines, puis on vient parader sur le boulevard dans une BMW de quinzième main, en août, au pays natal. Impossible d’avouer qu’on est malheureux comme les pierres le reste du temps…

Pour en revenir aux 53 % qui n’encourageraient pas les jeunes Marocains à venir s’installer en Belgique, voici une autre explication possible : ceux qui ont l’impression d’avoir trouvé le pays de cocagne (dans ces 87 %, il y a forcément quelques pourcents de béats et d’euphoriques) n’ont aucune envie de voir rappliquer les hordes du village natal. Donc, tout en se disant personnellement aux anges, ils soulignent les noires misères qu’on leur fait…

Finalement, ce sondage en dit presque autant sur la mentalité compliquée des Marocains (de Belgique) que sur leur vie quotidienne…

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte