Politique

Inde: il court, il court, Manmohan Singh

De L’Aquila à Charm el-Cheikh en passant par Paris – et en attendant la visite d’Hillary Clinton à New Delhi -, le Premier ministre met en oeuvre une « diplomatie tous azimuts ». Même si les relations avec les Etats-Unis en restent le centre.

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Mis à jour le 20 juillet 2009 à 18:21

Avec le président français Nicolas Sarkozy, lors du G8 à L’Aquila © DR

Manmohan Singh est un homme pressé. Invité d’honneur des célébrations du 14 juillet, la fête nationale française, le Premier ministre indien a tout juste eu le temps d’assister au défilé militaire sur les Champs-Élysées puis de déjeuner avec le président Nicolas Sarkozy avant de s’envoler pour la station balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh, où, le lendemain, s’est ouvert le sommet du Mouvement des pays non alignés. Il devait tenter d’y renouer avec Yusuf Raza Gilani, son alter ego pakistanais, le fil du dialogue interrompu entre leurs deux pays. Quelques jours auparavant (le 8 juillet), il s’était déjà rendu en Europe, en l’occurrence à L’Aquila, en Italie, pour participer au sommet du G8 élargi aux pays émergents.

Si le premier mandat de Singh (2004-2009) a été placé sous le signe de l’économie et de la politique intérieure, le second a toutes les chances de l’être sous celui de la diplomatie, qu’il s’agisse des relations avec le Pakistan, la Chine, les États-Unis ou l’Afrique, de la quête inachevée du nucléaire ou de l’ambition avouée de son pays d’intégrer rapidement le club des grandes puissances.

La méthode du Premier ministre ? Créer des « passerelles d’interdépendance mutuelle avec le monde ». Pourtant, il est trop fin politique pour ne pas savoir qu’une passerelle est, par nature, fragile. Il en a eu la confirmation en novembre 2008, lorsque les sanglants attentats perpétrés à Bombay, la capitale économique du pays, par des terroristes venus du Pakistan (bilan : près de 200 morts) balayèrent en quelques heures les acquis de plusieurs années de dialogue… De même, le souhait du nouveau président américain de voir l’Inde signer le Traité de non-prolifération nucléaire suscite de vives inquiétudes à New Delhi : quid en effet de l’accord de coopération pour le nucléaire civil conclu avec l’administration Bush ? 

Longue expérience

Le forcing de Singh sur la scène internationale s’explique aussi par sa longue expérience des affaires publiques. Dans le passé, il a vu l’idéalisme d’un Nehru, fondé sur l’anti-impérialisme et la solidarité entre anciens colonisés, se fracasser contre le mur du réalisme chinois. Il a vu les limites du non-alignement, puis l’isolement de l’Inde à la suite de la disparition de l’allié soviétique, en 1991…

La fin des années 1990 a constitué un tournant. D’abord parce qu’une crise financière a contraint le gouvernement de l’époque – dont le grand argentier se nommait Manmohan Singh – à libéraliser une économie trop longtemps corsetée par un régime de règles et de contrôles bureaucratiques. Ensuite, parce qu’il lui a fallu repenser les orientations de sa politique extérieure afin de composer avec l’affirmation de l’hyperpuissance américaine.

En 1998, le rapprochement progressif avec les États-Unis faillit être remis en cause par la décision unilatérale de l’Inde de procéder à des essais nucléaires. Après lui avoir imposé des sanctions, l’administration américaine se ravisa assez vite et, deux ans plus tard, Bill Clinton se rendait en visite officielle à New Delhi… L’administration Bush intensifia cet engagement en concluant avec son partenaire un accord pour le transfert de technologies sensibles en matière de nucléaire civil. Décision approuvée par le Congrès, bien que l’Inde ne soit pas signataire du Traité de non-prolifération.

La nouvelle administration ne devrait pas remettre en question ce « nuclear deal », bien que Barack Obama, à l’époque où il était sénateur, ne s’y soit pas montré très favorable. C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre Hillary Clinton, la secrétaire d’État, qui entame cette semaine une visite très attendue à New Delhi. Pourtant, l’Inde n’a aucune intention de devenir un simple relais régional de la politique asiatique des États-Unis, comme semblent le redouter Pakistanais et Chinois. Elle s’efforce de normaliser ses relations avec Pékin et refuse de rejoindre « l’arc des démocraties » pro-américaines en Asie. Dans les forums Sud-Sud, ses représentants n’hésitent pas à croiser le fer avec les Occidentaux et à dénoncer leur protectionnisme en matière agricole et commerciale.

Pragmatique avant tout, l’Inde s’abstient soigneusement de mettre tous ses œufs dans le même panier et pratique « une diplomatie tous azimuts avec un maximum de partenaires », comme l’écrit le politologue Jean-Luc Racine, afin de trouver sa place dans un monde qu’elle souhaite multipolaire.