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Les bonnes affaires de la présidentielle

La facture pour designer le futur chef de l’État ivoirien, le 29 novembre, dérape. Elle dépassera les 200 milliards de F CFA. À qui profitent-ils ?

Mis à jour le 21 juillet 2009 à 15:57

Pascal Airault, envoyé spécial à Abidjan, avec Baudelaire Mieu

Nous payons le prix de nos contradictions. » Cette confidence faite début juillet par le président de la République, Laurent Gbagbo, à l’un de ses conseillers s’impose comme une évidence au fur et à mesure des retards enregistrés dans les différentes phases devant mener à l’élection présidentielle. Le report de cette échéance, très attendue, entraîne une inflation des coûts qui ont fait dire à certains observateurs qu’il s’agit du scrutin « le plus cher du monde ». Il sera en tout cas le plus cher de l’histoire de la Côte d’Ivoire, avec un coût estimé à plus de 200 milliards de F CFA, dont une grande partie à imputer au processus d’identification. Soit, avec pour hypothèse 6,4 millions d’inscrits, un peu plus de 66 dollars par électeurs, un record mondial.

Même si la situation de crise politico-militaire explique en partie cette inflation, il n’en demeure pas moins que cela affecte lourdement les finances publiques dans une période de récession mondiale qui plombe les recettes fiscales du pays tirées du pétrole et du cacao. Il est encore trop tôt pour affirmer que les questions financières retarderont la tenue du scrutin prévue le 29 novembre. Mais c’est un souci de plus pour les autorités, qui sont entrées dans une phase délicate du processus électoral avec l’établissement de la liste des votants.

« La volonté politique de tous les protagonistes est là, explique un diplomate étranger en poste à Abidjan. Mais la multiplicité des acteurs intervenant dans le processus, la mauvaise organisation des opérations et les difficultés de trésorerie de l’État ivoirien constituent de profondes préoccupations. » Et plus les retards s’accumulent, plus les opérations techniques coûtent cher, notamment celles mises en œuvre par Sagem, la filiale du groupe français Safran, concernant l’identification des populations, l’enrôlement des électeurs et l’établissement des listes définitives des votants. 

Une accumulation de retards

Comment en est-on arrivé là ? En mai 2002, c’est le ministre de l’Intérieur d’alors, Émile Boga Doudou, qui choisit Sagem pour la confection des nouvelles cartes d’identité sécurisées. Le contrat est de 46 milliards de F CFA. Sagem choisit pour partenaire la société ivoirienne de télécommunications (Sitel), dirigée par l’homme d’affaires François Bakou, ex-golden boy du cacao. La prise des territoires du Nord par les rebelles en septembre 2002 est venue tout remettre en question. Le groupe français fait face à une nouvelle concurrence et à un nouveau défi : identifier les populations et préparer les élections. Au lendemain de la nomination de Charles Konan Banny au poste de Premier ministre en décembre 2005, la Côte d’Ivoire lance un appel d’offres international pour sélectionner l’opérateur technique qui aura en charge l’identification et l’enrôlement des électeurs. Opposé au belge Zetes, qui s’est occupé de l’identification en RD Congo, et à son partenaire Gemalto, le leader européen de la carte à puce, Sagem rafle la mise le 29 janvier 2007. Elle s’est appuyée sur l’homme d’affaires malien Sidi Mohamed Kagnassi, qui, malgré ses déboires dans le coton et dans la banque, garde ses entrées auprès de toute la classe politique ivoirienne. À l’époque, l’ambassadeur de France en poste à Abidjan, André Janier, lâche, de manière prémonitoire, à l’un de ses invités : « C’est le début des emmerdes… »

Le ministre du Plan, Paul Antoine Bohoun Bouabré, président du Comité interministériel de sélection, a jugé acceptables les propositions de l’opérateur hexagonal. L’offre financière de Sagem fixée à 50 milliards de F CFA, est ramenée après discussions à 48 milliards de F CFA. Quelque 17 milliards de F CFA additionnels sont prévus pour l’équipe technique de la primature et les structures partenaires comme l’Institut national de la statistique (INS), l’Office national de l’identification (ONI), la Commission nationale de supervision de l’identification (CNSI).

Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu. Les opérations ne débuteront jamais et Charles Konan Banny est remercié en avril 2007 après la signature de l’accord politique de Ouagadougou entre Gbagbo et Soro. S’ouvrent alors de nouvelles négociations avec Sagem, qui signe un avenant en décembre 2007. L’identification et l’enrôlement doivent être réalisés en quarante-cinq jours pour un coût de 68 milliards de F CFA : 48 milliards de F CFA pour la prestation de Sagem, 12 milliards de F CFA pour les partenaires techniques et 8 milliards de F CFA pour les assurances. Dans la foulée, Sidi Mohamed Kagnassi fonde la société Modern Technologies, qui s’occupe du recrutement des équipes techniques. Le Malien réussit même à convaincre le clan de Laurent Gbagbo, sceptique au début, de sa neutralité et du bon déroulement des opérations. Mais l’identification, contrairement aux quarante-cinq jours prévus, dure de septembre 2008 à fin juin 2009. Sagem a bordé son contrat : chaque semaine supplémentaire coûte 2,5 milliards de plus à l’État ivoirien. Un premier avenant puis un deuxième sont signés. Sagem réclame aujourd’hui à la Côte d’Ivoire 160 milliards de F CFA. À peine 49 milliards ont été versés par le Trésor ivoirien. La primature menace de faire un audit du contrat et le pointage des prestations face aux retards enregistrés. 

Renégocier le contrat Sagem

Le ministre de l’Économie et des Finances, Charles Koffi Diby, et Sidi Mohamed Kagnassi sont arrivés à Paris le 16 juillet pour aller renégocier avec Sagem. L’État ivoirien se dit prêt à payer désormais entre 118 et 120 milliards de F CFA. D’un accord à Paris dépend la poursuite du processus. Le 23 juillet, les opérations de collecte des données sur le terrain doivent débuter. Un travail sous-traité par Sagem à CFAO Technologies qui se chargera de la connexion par satellite des 69 centres de coordination repartis sur tout le territoire ivoirien. Ces centres ont pour rôle le stockage et le traitement des données recueillies pendant l’identification avant de les transférer au centre principal, qui sera basé à Abidjan. Sagem a fait également appel à la société de solutions informatiques Digitech basée à Marseille pour la livraison des scanners et les logiciels d’état civil.

Restera ensuite à croiser les données recueillies avec les fichiers existants (recensement, sécurité sociale, liste électorale de 2000…) et à chercher les doublons avant d’entamer la phase de contentieux. Fin septembre, la liste définitive doit être entérinée. La Commission électorale indépendante (CEI) dispose pour les opérations de vote elles-mêmes de 36,7 milliards contre 10 milliards en 2000. L’INS, l’ONI et la CNSI, se partagent 30 milliards de F CFA. Les aides extérieures s’élèvent à 7,6 milliards. Les 22 000 urnes et isoloirs sont offerts par le Japon. Les bulletins de vote pourraient être imprimés par l’imprimerie nationale de Côte d’Ivoire. La sécurisation, avec le déploiement de 8 000 hommes, va coûter 6 milliards de F CFA.

La communauté internationale maintient sa pression sur les acteurs. Le report de l’échéance coûte près de 1 million d’euros par jour à la France pour le maintien de sa force d’interposition, Licorne, soit environ 900 soldats. Même impatience à New York. L’ONU, embourbée dans le pétrin ivoirien, ne peut déployer ses troupes en Afrique de l’Est et au Soudan. « Notre dispositif revient à 600 millions de dollars par an », indique-t-on à New York. Le 23 juillet, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies en Côte d’Ivoire, Young-Jin Choi, devrait présenter son rapport au Conseil de sécurité des Nations unies. Il ne manquera pas d’insister sur les lourdeurs administratives du processus, première source de problèmes. « Quels que soient les reports, les élections devraient se tenir à terme. Toutes les péripéties actuelles ne sont que le prix à payer pour la paix et la transparence du scrutin », conclut un diplomate onusien.