Cinéma

Palestine Connection

Scène du film "le temps qui reste" d'Elia Suleiman © DR

Trois films à l’affiche décrivent avec humour et dérision le quotidien des territoires occupés. Et attestent de la vitalité du cinéma palestinien.

« C’est parce que la réalité est si dure que l’on a envie de s’évader ou du moins de continuer à vivre comme si de rien n’était. C’est la forme de résistance que les autorités israéliennes craignent le plus. » Ces propos d’Elia Suleiman, le plus connu et talentueux des cinéastes palestiniens, rendent bien compte de ce qui fait la valeur de son dernier film, Le Temps qui reste, présenté en compétition à Cannes en mai dernier et qui sortira en août sur les écrans. D’autant qu’il ajoutait, dans le même entretien publié dans les Cahiers du cinéma, que « les soldats peuvent tout supporter, sauf le spectacle des occupés en train de s’amuser ».

C’est en effet avec les armes de la dérision que l’auteur et acteur, déjà célébré pour Chronique d’une disparition (1998) et Intervention divine (2002), évoque très librement, dans ce nouveau long-métrage, sa propre histoire. Celle de sa famille à Nazareth depuis 1948, autrement dit depuis le début de l’occupation israélienne de sa terre natale. Il montre à travers des scènes dignes d’un Buster Keaton ou d’un Jacques Tati, tournées souvent dans la maison familiale ou à la terrasse de son bistrot habituel, comment cette occupation crée continuellement des situations aussi insupportables que cocasses et absurdes. En recourant ainsi à l’humour, il parvient à en dire plus sur la tragédie quotidienne des Palestiniens que les reportages et autres documentaires. Surtout quand il se met lui-même devant la caméra, avec son sens inné du burlesque qui fait rire et frémir à la fois.

Avec un film apparemment de nature plus classique, plus linéaire, un autre réalisateur palestinien de renom, Rashid Masharawi, démontre lui aussi qu’un cinéaste engagé n’a pas besoin de se prendre au sérieux pour transmettre efficacement son « message ». Dans L’Anniversaire de Leila, il raconte une journée dans la vie d’Abu Leila, un Palestinien, juge de profession, littéralement obsédé par la loi et par l’ordre, qui a dû se résigner – une fois rentré chez lui « pour aider à reconstruire le pays » après les accords d’Oslo – à se reconvertir en chauffeur de taxi faute d’un poste digne de ses compétences. Le soir même, il doit fêter l’anniversaire de sa fille Leila, qui va avoir 7 ans. Pendant son travail, il ne songe qu’à trouver le temps de chercher un cadeau pour l’occasion et, surtout, l’après-midi venue, à calculer ses itinéraires afin de ne pas rentrer en retard. Bien entendu, tout (les clients récalcitrants ou aux demandes étonnantes, les déviations causées par des attentats, les routes entravées par les check points israéliens, etc.) se ligue contre lui pour rendre son modeste programme inapplicable.

Jouant également sur le dérisoire et l’absurde, Masharawi, de séquences kafkaïennes en scènes désopilantes, montre lui aussi comment la vie d’un Palestinien est rendue impossible par sa situation unique. Il faut au quotidien faire face à la fois aux innombrables effets indirects de l’occupation israélienne et à la désespérante administration tatillonne du territoire par l’Autorité palestinienne. Comment peut-on alors s’en sortir ? Surtout quand, comme Abu Leila, on est soi-même incapable d’accepter les inévitables compromis que cette double contrainte impose à qui veut réaliser un quelconque projet personnel.

Ce mini-road movie doux-amer à travers la Cisjordanie occupée n’a sans doute pas l’ampleur du très beau film de Suleiman, mais il confirme encore, si nécessaire, le talent de Masharawi, observateur incisif du vécu des Palestiniens qu’il partage depuis sa naissance dans un camp de réfugiés à Gaza. Et sa sortie quasi simultanée avec Le Temps qui reste, qui suit d’ailleurs de près celle d’Amerrika (en salles depuis le 17 juin) de l’Américano-Palestinienne Cherien Dabis, évoquant elle aussi sur le ton de la tragi-comédie le sort de ses compatriotes des territoires occupés, semble prouver la vitalité surprenante du cinéma palestinien. Certes, cette conjonction frappante tient en grande partie au hasard : les deux réalisateurs palestiniens majeurs, Suleiman et Masharawi, mettent en général au moins quatre ou cinq ans à réaliser leurs longs-métrages. Mais quelle autre cinématographie du monde arabe ou du Moyen-Orient – le cas particulier d’Israël étant mis à part – peut bien nous proposer ces temps-ci plusieurs œuvres d’une telle qualité ?

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