Culture

L’épopée culturelle des Africains-Américains (4) : Black is Beautiful

Augusta Savage sculptant "Lift Every Voice and Sing", en 1999 © DR

Durant cinq numéros, J.A. revient sur les enjeux identitaires, politiques et raciaux qui traversent la culture noire-américaine. Avant-dernier épisode de cette série : les arts plastiques.

Un artiste africain-américain exposé à la Maison Blanche ? Il a fallu attendre 1996 pour en arriver là. Mais aujourd’hui, le président Barack Obama peut tous les jours admirer un tableau d’Henry Ossawa Tanner, Sand Dunes at Sunset, Atlantic City, acquis par l’administration Clinton et accroché au mur de la Green Room !

Comme dans les autres disciplines artistiques – la musique, la danse, la littérature –, la lente percée des Africains-Américains dans les arts plastiques suit (et modèle) le cours d’une histoire jonchée de cadavres et parsemée de petites (et de grandes) victoires. La traite négrière, la Guerre civile, l’abolition de l’esclavage, les lois Jim Crow, la Grande Migration, la crise de 1929, la lutte pour les droits civiques, la Harlem Renaissance… autant de caps franchis, autant d’étapes décisives vers la reconnaissance pour les peintres, sculpteurs ou photographes noirs. 

Golfe de Guinée

À la naissance des États-Unis, quand sont importés les premiers esclaves depuis les côtes du golfe de Guinée, certains apportent avec eux la richesse de leur talent et de leur savoir-faire. Ils sculptent le bois, travaillent le métal, modèlent l’argile, transforment en objets utilitaires ou rituels fibres végétales et produits animaux. Les premières « œuvres » réalisées dans les plantations sont donc surtout des ustensiles fabriqués pour les maîtres ou pour l’usage quotidien. Quand, bien sûr, les esclaves sont autorisés à créer… Ici ou là, mais en quantités réduites, sont produits des tambours en bois ou des figurines en fer forgé. Mais la dissémination, les terribles conditions de vie et l’absence de libertés gomment peu à peu les traditions culturelles et cultuelles des Africains.

Les premières démarches proprement artistiques, semblables à celles en cours en Europe occidentale, apparaissent dès le XVIIIe siècle. Des peintres africains-américains immortalisent des notables, le plus souvent blancs, mais parfois noirs. Vers 1773, Scipio Moorhead grave le portrait de la première poétesse africaine-américaine, Phillis Wheatley (voir J.A. n° 2531). Joshua Johnson (1763-1832) est, lui, le premier esclave affranchi à vivre de son art en peignant dans un style académique assez rigide des personnalités de Baltimore (Maryland) et, surtout, leurs enfants (The Westwood Children, 1807). La plupart des artistes noirs sont néanmoins confrontés à une discrimination qui les exclut des académies, des universités, des institutions. Seule la chance d’avoir un maître large d’esprit, voire abolitionniste, peut permettre à certains de s’exprimer.

Après la guerre de Sécession, peintres et sculpteurs noirs ont enfin la possibilité d’accéder à un enseignement artistique et peuvent prétendre à une reconnaissance nationale, voire internationale. La sculptrice Edmonia Lewis (1845-1911), qui fait le voyage en Italie, se signale avec des marbres souvent inspirés par des héros de la cause abolitionniste… au point qu’en 1877 l’ancien président américain Ulysses S. Grant lui commande son portrait. Son contemporain, le paysagiste inspiré par l’école de l’Hudson River, Robert Scott Duncanson (1821-1872), évite pour sa part les sujets trop ouvertement engagés. Il écrit ainsi à son fils : « Je n’ai pas de couleur dans ma tête, tout ce que j’ai dans ma tête, c’est de la peinture. » Mais le plus célèbre artiste de la fin du XIXe siècle, c’est Henry Ossawa Tanner (1859-1937), formé à l’Académie des beaux-arts de Philadelphie, dont le chef-d’œuvre est La Leçon de banjo, qui montre avec sensibilité un grand-père transmettant son savoir musical à son petit-fils. Que Tanner ait pu devenir un artiste de réputation internationale ne doit pas occulter le fait qu’il y parvint en… quittant les États-Unis, au début des années 1890, pour rejoindre Paris.

Au début du XXe siècle, la revendication identitaire de ces artistes commence à résonner avec force. Symptomatiques de ce retour aux sources africaines et de cet engagement, les sculptures de Meta Vaux Warrick Fuller (1877-1968) – formée à Paris sous le regard attentif d’un certain Auguste Rodin – inspirées notamment par les légendes africaines et les chansons des Noirs américains. L’une de ses œuvres les plus connues, Talking Skull, célébrerait le rapport à la mort et aux ancêtres de certaines sociétés africaines : c’est un homme accroupi, face à un crâne, avec lequel il semble s’entretenir. Et, même si Meta Vaux n’était pas new-yorkaise, sa sculpture Ethiopia Awakening est souvent considérée comme annonciatrice de la Harlem Renaissance.

Ce mouvement culturel qui débute dans les années 1920 secoue aussi le monde des arts plastiques. Nombreux sont les artistes noirs qui défendent avec force leur identité et leurs droits, tels les sculpteurs Richmond Barthé, Augusta Savage et Sargent Johnson, ou les peintres Malvin Gray Johnson, Palmer C. Hayden et Laura Wheeler Waring. Aaron Douglas (1899-1979) est sans doute le plus connu et le plus prolifique d’entre eux. Originaire de Topeka (Kansas), ce peintre a commencé, après s’être installé à Harlem en 1925, par illustrer deux des plus importants magazines africains-américains associés au mouvement, The Crisis et Opportunity. Auteur de nombreux tableaux sur la vie et l’histoire des Noirs, il n’hésite pas à faire référence au continent en incluant des motifs purement africains. Ses œuvres, géométriques et symbolistes, présentent souvent des silhouettes d’hommes noirs dans des paysages stylisés (Rebirth en 1927, Into Bondage en 1936).

À cette même époque, l’environnement artistique évolue favorablement pour les Africains-Américains. Le philosophe Alain Locke apporte une caution intellectuelle au mouvement de la Harlem Renaissance avec des textes comme The New Negro ou The Negro in Art, la Fondation Harmon, du nom d’un magnat de l’immobilier, joue le rôle de mécène, tandis que l’État s’investit peu à peu en faveur des artistes avec l’éphémère Public Work Art Project et la Works Progress Administration, créés par le président Roosevelt. En 1937, le sculpteur de pierre William Edmondson (1882-1951) est le premier artiste africain-américain à bénéficier d’une exposition personnelle au MoMa de New York.

Sommes records

Après la Seconde Guerre mondiale, si nombre d’artistes noirs se mettent à l’abstraction, d’autres choisissent des représentations figuratives qui prennent tout leur sens à l’heure de la lutte pour les droits civiques. Charles White, connu pour ses dessins au crayon, peint au sein de la Hampton University The Contribution of the Negro to American Democracy, une vaste fresque murale. Hughie Lee-smith plante ses personnages solitaires dans des décors désolés. Faith Ringgold travaille sur le tissu et… ensanglante le drapeau américain.

Les victoires se multiplient. Bientôt, comme dans les autres domaines, « Black is beautiful ». Et à 80 ans, en 1972, la peintre abstraite Alma Thomas peut se réjouir de la rétrospective que consacre à son travail le Whitney Museum of American Art. Reste à venir le génie, celui qui marquera l’histoire de l’art. Ce sera, dans les années 1980, le fils d’une Portoricaine et d’un Haïtien. Comète trop tôt disparue, Jean-Michel Basquiat (1960-1988) pulvérise les codes de l’époque, s’impose aux côtés du maître du pop art, Andy Warhol, et conquiert le marché de l’art. Ses œuvres atteignent aujourd’hui des sommes records dépassant les 10 millions de dollars.

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