Politique

Abdelaziz Rabbah : « La laïcité ? Ca se discute ! »

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Esprit clair, bon orateur, maniant l’humour à l’occasion, l’une des étoiles montantes du parti islamiste marocain fait preuve d’un pragmatisme à toute épreuve en plaidant pour une « démocratie musulmane ».

Abdelaziz Rabbah, 47 ans, maire de Kenitra, est l’une des étoiles montantes du Parti de la justice et du développement (PJD). Né à Sidi Kacem, il grandit dans une famille de la bourgeoisie moyenne. Ingénieur informaticien en 1985, il obtient son master en 1992 à l’Université Laval au Québec. Rentré au pays, il fait partie de plusieurs cabinets ministériels avant de rejoindre, en 2004, l’équipe du Premier ministre Driss Jettou. Parallèlement, Rabbah anime la Jeunesse du parti et siège au Parlement depuis 2007. Marié en 1987, il est père de trois filles. Esprit clair, bon orateur, maniant l’humour à l’occasion, il fait preuve d’un pragmatisme à toute épreuve en plaidant pour une « démocratie musulmane » qui ne serait pas éloignée de la démocratie chrétienne en Europe.

 

Jeune Afrique : Que retenez-vous des élections locales du 12 juin ?

Abdelaziz Rabbah : Le PJD est devenu incontournable. Il est le premier parti en suffrages dans les villes, et l’on ne peut plus imaginer la gestion des cités sans lui.

 

Quelles mairies contrôlez-vous ?

Tétouan, Larache, Ksar El Kebir, Chefchaouen, Ouedzem, Kasbat Tadla… sans oublier Kenitra. Nous sommes présents dans la gestion de Rabat, Salé, Marrakech, Casablanca. Nous devions participer à la mairie d’Oujda, Meknès ou Tanger, mais des alliances hostiles nous en ont empêchés.

 

Vous, vous étiez prêts à vous allier avec tous les partis ?

C’est vrai. Le pragmatisme a commandé nos alliances. Nous avons tenu compte des considérations locales pour le choix de nos partenaires, avec une préférence, quand c’est possible, pour l’USFP [Union socialiste des forces populaires, NDLR] et l’Istiqlal. Grâce à quoi, les socialistes dirigent Rabat et Agadir. En contrepartie, nous avons obtenu Tétouan et Larache. De son côté, l’Istiqlal dirige Safi, et nous, en retour, Kenitra.

 

Qu’en est-il des relations avec le PAM (Parti authenticité et modernité) ?

Nous avons contribué à l’élection de sa candidate, Fatima Zahra Mansouri, à Marrakech avant qu’elle ne soit invalidée. Mais ce rapprochement reste exceptionnel, car il s’est acharné à nous combattre partout ailleurs, à Rabat, Casablanca, Salé, Tanger, Oujda…

 

Que s’est-il passé exactement à Oujda ?

Après le scrutin, le PJD a réussi à constituer une majorité, notamment avec le MP [Mouvement populaire, NDLR], et était en mesure de conquérir la mairie. Mais tout a été fait pour lui barrer la route. Finalement, une nouvelle coalition autour de l’Istiqlal a abouti à l’élection d’Omar Hjira.

 

Que s’est-il passé dans ce qu’on a appelé l’affaire Aftati ?

Abdelaziz Aftati est député PJD à Oujda. Après le report intempestif de l’élection du maire où notre candidat était donné gagnant, des manifestations ont eu lieu. Au cours des échauffourées avec la police, l’un des nôtres, Me Noureddine Boubker, a été victime d’un traumatisme crânien. Comme il a également la nationalité française, le député s’est adressé à l’ambassadeur de France pour qu’il y soit soigné. À Rabat, la réaction a été très vive et l’on a dénoncé ce qui a été considéré comme un appel à l’ingérence étrangère. Je m’empresse de préciser que notre ami, sous le coup de l’émotion, a commis une erreur. Nous l’avons aussitôt révoqué des instances dirigeantes.

 

À l’issue du procès d’Abdelkader Belliraj, le chef du réseau terroriste, l’un de vos responsables a été condamné à vingt ans de réclusion…

Cette affaire a été politisée à outrance, mais je respecte la justice de mon pays.

 

Diriez-vous que le PAM est votre principal adversaire ?

Nos rapports sont conflictuels et, chaque fois que nous avons essayé de les apaiser, nous avons suscité un redoublement d’hostilité. Mais, en politique, il n’y a pas d’adversaire éternel. Et ce conflit ne sert en rien l’intérêt du pays.

 

Comment expliquez-vous cette « hostilité » du PAM ?

C’est sa vocation et sa raison d’être. Fouad Ali El Himma a combattu le PJD de l’intérieur de l’État et il poursuit le même objectif de l’extérieur depuis qu’il a quitté le gouvernement, avec le soutien de fonctionnaires qui agissent à titre personnel.

 

On a observé, lors de ces élections, que le ministère de l’Intérieur s’impose une neutralité méritoire…

C’est vrai qu’il essaie de ne plus interférer dans le vote pour devenir une instance d’arbitrage, mais il n’a pas totalement soldé l’héritage du passé.

 

Que pensez-vous du ministre Chakib Benmoussa ?

Il fait de son mieux. Mais il y a des logiques dont il n’est pas maître.

 

Vous mettez l’accent sur la marocanité (Tamaghrabit) en soulignant la spécificité de l’« islam marocain différent de l’islam algérien ou de l’islam égyptien ». Pourquoi ?

Je ne fais que rappeler une vérité d’évidence. Les fondements de l’islam sont les mêmes partout, mais leur application réelle a changé selon les contrées et les époques. Or, depuis des siècles, les Marocains ont vécu leur islam de façon particulière…

 

Mais pourquoi éprouvez-vous le besoin de le clamer ?

D’abord par fierté. Ensuite pour rappeler le rayonnement de l’islam marocain, qui a répandu le message du Prophète jusqu’au Nigeria.

 

Aucune arrière-pensée politique ?

Le programme du PJD concerne le Maroc et le Maroc seul. Et il ne peut pas en être autrement, ne serait-ce que parce que nous vivons sous une monarchie séculaire avec ses contraintes et ses défis, et qui n’existe nulle part ailleurs.

 

Ne cherchez-vous pas à vous éloigner des Frères musulmans, matrice de l’islamisme dans le monde arabe ?

C’est vrai que les Frères ont inspiré différents mouvements islamistes en Tunisie, en Jordanie, en Palestine, au Soudan… et aussi au Maroc. Mais nous avons pris nos distances dans les années 1980. En Égypte, les Frères entretiennent des relations conflictuelles avec le pouvoir que nous n’avons aucune raison de prolonger au Maroc.

 

Quelles sont vos alliances à l’extérieur ?

Ce sont des rapprochements plutôt. Nous nous sentons proches des partis démocratiques tels que l’AKP en Turquie ou le Parti islamique de Malaisie ou encore des réformateurs en Iran…

 

Quel était votre favori en Iran ?

Mir Hossein Moussavi.

 

Avez-vous un modèle ?

Non, pas vraiment. Différentes expériences méritent d’être étudiées. Nous, nous tenons à établir une distinction stricte entre la politique et la Daawa, la prédication religieuse. L’action politique n’a rien de sacré, elle est œuvre humaine, mais c’est elle qui donne son sens à la foi. Un hadith dit : « La foi est dans le cœur et se vérifie par l’action. »

 

Que pensez-vous de la laïcité ?

Ça se discute ! Le monde politique ne se réduit pas à un débat entre croyants et non-croyants, entre pratiquants et non-pratiquants. Il s’agit d’une lutte entre deux conceptions de la société, en gros des conservateurs et des progressistes, et on peut trouver dans les deux camps des partis qui se réclament de l’islam. Quand je dénonce la corruption, je fais de la politique et rien que de la politique, tout en m’inspirant des idées islamiques.

 

Peut-on parler de démocratie musulmane à l’instar de la démocratie chrétienne en Europe ?

Dans les années 1980, on avait tendance à opposer démocratie et islam. Les esprits ont évolué depuis. Les principes démocratiques sont universels – multipartisme, liberté d’expression, contrôle du pouvoir, alternance… – et ne se discutent pas. Nous y adhérons sans hésitation.

 

Où vous situez-vous sur l’échiquier politique ?

Nous sommes en plein débat là-dessus. Mon opinion est que nous sommes proches de l’USFP dès lors que les « éradicateurs » au sein de celle-ci marquent un recul. Nous souhaitons que le RNI [Rassemblement national des indépendants, NDLR] se développe en tant que parti libéral. S’agissant de l’Istiqlal et du Mouvement populaire, nous pouvons avoir avec eux des relations fructueuses, mais nous aimerions qu’ils soient plus exigeants sur le choix de leurs candidats.

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