Culture

Harare en mode slam

Alors que les écrivains exilés renouvellent la littérature zimbabwéenne, sur place, faute d’éditeurs, les poètes se mettent au slam. Seul moyen de survivre et d’échapper à la censure.

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Mis à jour le 11 août 2009 à 17:07

Fuyant la police secrète de Mugabe, Chenjerai Hove s’est installé en France © DR

Samedi 1er août, Harare. Dans le parc principal du centre-ville, le Harare Gardens, la Foire du livre renaît pour la première fois depuis 2006. À quelques rues de là, au Book Café, Trymore Munyarari, poète sans stylo ni éditeur, prend le micro pour dénoncer les difficultés de la vie quotidienne.

« C’est la troisième fois que je participe à la rencontre hebdomadaire de slam qu’organise le Café », explique-t-il en shona, sa langue maternelle et d’expression poétique. L’inscription au concours coûte 1 dollar. Et l’heureux lauréat empoche 25 dollars et un recueil des poèmes de Chirikure Chirikure, le « grand héros » de Trymore Munyarari. « Je ne participe pas à cette rencontre uniquement pour m’exprimer. C’est plus que cela. C’est une question de survie. »

Le Zimbabwe est à un tournant de son histoire. Le président, Robert Mugabe, faute de soutien populaire aux dernières élections, en mars 2008, a dû accepter de former un gouvernement d’union nationale avec le chef de l’opposition, Morgan Tsvangirai.

Mais ce gouvernement, qui n’a toujours pas été accepté par les caciques du parti de Mugabe, le Zimbabwe African National Union-Patriotic Front (Zanu-PF), a du mal à s’imposer. On ne sait toujours pas qui des démocrates ou des nationalistes l’emportera. Le dollar zimbabwéen, à l’origine de l’hyperinflation, a été aboli en février. Le gouvernement d’union nationale a trouvé les fonds nécessaires au versement des salaires mensuels compris entre 100 et 300 dollars aux fonctionnaires, à l’armée et à la police, ainsi qu’au personnel de santé. Tout doucement, Harare et les autres villes du pays revivent.

 

Au bord de la faillite

Ce 1er août, sous les jacarandas et flamboyants du Harare Gardens, des éditeurs se sont installés sur une quarantaine de bancs et exposent leurs rares publications. Quelques écoliers en uniforme feuillettent les livres en libre accès. Emmanuel Makadho, directeur de Mambo Press, une maison d’édition, se souvient des beaux jours de la foire, il y a quinze ans. « À l’époque, tous les parents donnaient de l’argent de poche à leurs enfants pour acheter un livre. Cette année, je ne vendrai rien car nos premiers prix avoisinent les 15 dollars, se désole-t-il. Mambo Press est au bord de la faillite. Nous allons fermer notre boutique à Harare. Nous n’avons rien imprimé cette année, car nous manquons de devises pour l’achat de l’encre et du papier. Il ne reste plus que trois ou quatre grands éditeurs au Zimbabwe et tous sont dans la même situation. Jusqu’à ce que le nouveau ministre des Finances, Tendai Biti, abolisse le dollar zimbabwéen, les seules presses qui tournaient étaient celles de l’imprimerie d’État, qui sortait des quantités de billets sans valeur. »

Néanmoins, pour Makadho, la tenue de la foire après dix ans de régression laisse penser que la situation s’améliore quelque peu. Présente sur le stand des écrivaines zimbabwéennes, la romancière Colette Choto Mutangadura y voit également le signe d’une évolution. Pour autant, Irene Staunton, la doyenne de l’édition zimbabwéenne et directrice de Weaver Press, n’a pas tenu de stand cette année. « Je le regrette, avoue-t-elle. Chaque année, je publie deux ou trois textes. Mais, sachant que la foire ne donnerait pas de ventes, je me suis abstenue. La qualité des publications présentées est pauvre. On trouve surtout des livres scolaires et des textes religieux. C’est ce que les éditeurs arrivent à vendre. Pourtant, le dynamisme et l’abnégation dont font preuve les organisateurs, qui se sont battus bec et ongles pour que cette foire survive, remplissent mon cœur d’enthousiasme. »

 

« La maison de la faim »

Malgré les difficultés matérielles, la grande tradition littéraire du pays – qui, au-delà des écrits de Dambudzo Marechera, remonte aux siècles précédents avec les poètes shona et ndebele et les griots qui déclamaient au son du mbira (xylophone traditionnel) – donne ses fruits. Les recueils de poésie et les romans de l’écrivain Chenjerai Hove, installé en France depuis ses déboires dans les années 1990 avec la police secrète de Mugabe, sont aujourd’hui traduits dans une dizaine de langues. Cette année, au Royaume-Uni, l’expérience des jeunes exilés a trouvé son expression à travers les romans de Petina Gappah (An Elegy for Easterley, chez Faber) et Brian Chikwava (Harare North, chez Random House). On parle même timidement d’un renouveau de la littérature zimbabwéenne.

Pourtant, la vraie révolution passe par des écrivains comme Munyarari, 32 ans, qui, faute de stylo et de papier, composent leurs textes dans leur tête, les apprennent par cœur et se rendent au Book Café chaque samedi après-midi. Le côté éphémère de leurs poèmes les met à l’abri de la censure gouvernementale. Si le régime de Mugabe excelle, hélas, dans la répression des journalistes indépendants, il ne s’en est jamais pris aux slameurs, ces nouveaux poètes urbains.

Les rencontres du Book Café ont été créées en 2005. À l’origine : un groupe de poètes engagés, dont Samm Farai Munro, alias Comrade Fatso, un Blanc à dreadlocks qui s’exprime délibérément avec l’accent noir zimbabwéen. « Notre club de slam, baptisé House of Hunger (« la maison de la faim », d’après le titre du roman de Marechera), est un lieu où les jeunes s’expriment tout en s’inspirant de la tradition orale. Si le slam tel qu’on le connaît aujourd’hui est un phénomène d’origine new-yorkaise, il trouve sa vraie demeure chez nous. La preuve : tout le monde nous copie ! L’Alliance française et le British Council organisent également des rencontres de slam, et l’on en trouve dans tous les bidonvilles du pays.

Lorsque le club House of Hunger se réunit, les après-midi se remplissent de rires et de dérision. Le public s’organise en jury. Sur scène, le maître de cérémonie inscrit les points de chaque slameur sur un énorme bloc-notes. Fusent de-ci de-là des phrases inspirées du quotidien : « Vous pouvez nous juger. Peu nous importe. Nous vous renverserons. » Cette poésie engagée – inspirée par le rythme hip-hop ou du reggae dub du Jamaïcain Linton Kwesi Johnson – coule à flots dans les rimes de Comrade Fatso ou de son alter ego noir, Tongai « Outspoken » Makawa. Des poètes chevronnés comme Musa Zimunya et Chirikure Chirikure apportent aussi une contribution plus lyrique.

Irene Staunton désespère parfois de la qualité de certains textes et regrette que beaucoup se présentent au club House of Hunger dans l’unique but de gagner de l’argent à travers des textes qui choquent. Mais elle sait que le slam permettra de faire surgir quelques talents et futurs génies de la poésie zimbabwéenne. « L’essor littéraire actuel du Zimbabwe est la preuve que les artistes n’ont pas besoin de pain pour survivre. Dès lors que l’on peut s’exprimer librement, on peut résister à beaucoup de misères. »