Politique

Un pays, deux armées

La force mixte composée des soldats loyalistes et des éléments issus de l’ex-rébellion n’est pas encore déployée. Un retard qui pourrait compromettre le bon déroulement du processus électoral.

Mis à jour le 8 septembre 2009 à 12:49

Défilé militaire devant la présidence en août 2008 © DR

A l’approche de l’élection présidentielle du 29 novembre, les modalités de la sécurisation du scrutin par le déploiement des 8 000 hommes de la force mixte (composée des éléments de l’armée loyaliste et de l’ex-rébellion) du Centre de commandement intégré (CCI) ne sont toujours pas finalisées. Les problèmes de financement et la question du futur statut des ex-rebelles retardent les préparatifs.

Pourtant, il est évident que l’armée jouera un rôle important dans l’organisation de cette élection. En attendant la restructuration de ce corps, les grades attribués par Guillaume Soro, ex-chef de la rébellion devenu Premier ministre, à ses hommes sont toujours au cœur des discussions entre les responsables des Forces de défense et de sécurité (FDS) et ceux des Forces armées des Forces nouvelles (FAFN). « Les grades des éléments de l’ex-rébellion n’ont pas suivi les étapes d’avancement d’une armée de carrière. On ne peut pas tout accepter au nom de la paix », explique un officier de l’armée nationale. La remise en cause de leur grade a inévitablement suscité une sourde agitation du côté des Forces armées des Forces nouvelles. Fin juillet, le général de brigade Michel Gueu, conseiller militaire de Guillaume Soro, menaçait : « Il n’y aura pas d’élection si les décrets attestant la reconnaissance de nos grades ne sont pas signés. » La question des grades a fait l’objet d’une disposition (contenue dans l’article 7) dans l’accord politique de Ouagadougou de mars 2007. Cet accord prévoit la reconnaissance sans condition des deux généraux des FAFN, Soumaïla Bakayoko et Michel Gueu, la reconnaissance des grades « à titre opérationnel » des dix commandants de zone (comzones) ainsi que leur départ à la retraite et, enfin, l’harmonisation des grades avec ceux de leurs promotionnaires des FDS, pour les anciens officiers, sous-officiers et simples soldats. Par ailleurs, 5 000 éléments des Forces armées des Forces nouvelles doivent intégrer l ’armée régulière. Michel Amani, le ministre de la Défense, a mis en place une commission d’harmonisation des grades, dirigée par le général de gendarmerie Touvoly Bi Zogbo, qui a pour mission de définir le statut des membres des FAFN. 

Une institution dépensière

En plus de cette commission, un groupe de travail pour la restructuration et la refondation de l’armée réfléchit à l’élaboration d’une stratégie globale de réforme. Cette question des grades mine le bon fonctionnement et la capacité opérationnelle du Centre de commandement intégré (CCI), au sein duquel cohabitent les éléments loyalistes et les ex-rebelles.

Le CCI est commandé par le colonel-major Nicolas Kouakou, mais placé sous la double tutelle des généraux Philippe Mangou, chef d’état-major des armées ivoiriennes, et Soumaïla Bakayoko, chef d’état-major des FAFN. Le centre, composé des deux forces, est chargé de superviser les opérations de désarmement et de sécuriser le territoire national avant et pendant le scrutin. Sur les 8 000 hommes (dont 4 000 des FAFN) qui doivent être déployés sur toute l’étendue du territoire, seulement 500, dont une centaine d’éléments des Forces nouvelles, ont été déployés. Ces ex-rebelles sont actuellement cantonnés à Abidjan depuis le mois de juin et tuent le temps au foyer de la cité policière du Plateau, à proximité du siège de l’état-major des armées. « Il n’y a pas d’équipement disponible pour leur permettre de patrouiller avec leurs frères d’armes des FDS. Mais c’est un problème mineur qui va être réglé dans les meilleurs délais », justifie un officier du CCI. Pour le moment, les patrouilles mixtes ne sont pas opérationnelles, tant à Abidjan qu’à Bouaké. Seulement 2 milliards de F CFA (3 millions d’euros) ont été débloqués par l’État pour le déploiement, dont le coût total est estimé à 11 milliards de F CFA. Des opérateurs économiques locaux, conduits par l’homme d’affaires Évariste Méambly, se sont engagés à soutenir financièrement le gouvernement dans cette opération. Le Comité national de soutien aux forces de la réunification (Conasfor) créé à cet effet a déjà mobilisé 215 millions de F CFA pour accompagner le redéploiement et a promis de fournir 40 véhicules de patrouille. Quant à l’Onuci, elle a annoncé le 26 août une contribution de 500 millions de F CFA pour réhabiliter les brigades de gendarmerie et les commissariats de police.

Reste à savoir si l’ensemble des ressources nécessaires sera disponible dans les temps. D’autant que l’armée s’avère de plus en plus budgétivore. Les dépenses militaires ont littéralement explosé au cours des sept dernières années. En plus des 10 % du budget annuel de l’État, les autorités ont institué pendant la « guerre » une prime dite « haut les cœurs » pour motiver les troupes. Environ 45 milliards de F CFA étaient ainsi mobilisés chaque année, de 2002 à 2007. Le président Laurent Gbagbo, chef suprême des armées, ne néglige pas ses hommes et dirige les troupes d’une main de fer. Récemment, le chef de l’État a promu à des postes hautement stratégiques tous les officiers (sudistes et nordistes) qui ont combattu sur les différents fronts contre les ex-rebelles des Forces nouvelles, sans pour autant bouleverser la hiérarchie au sein des grands commandements. Le colonel-major Firmin Detoh Letoh, préfet militaire de la ville de Duékoué, dans l’ouest du pays, a pris le commandement des forces terrestres. Le lieutenant-colonel Lancina Doumbia, prépositionné à Toulepleu (près de la frontière avec le Liberia), a été adoubé comme chef du bataillon d’infanterie du camp militaire d’Akouédo, près d’Abidjan. D’autres officiers ont été également promus à des postes stratégiques au sein des FDS. Le général de division Philippe Mangou, dont le pouvoir et l’influence sur les troupes se réduit comme peau de chagrin, continue malgré tout à occuper le poste sensible de chef d’état-major des armées. Le général Tiapé Kassaraté, commandant supérieur de la gendarmerie, le directeur général de la police Bredou M’Bia et le contre-amiral Vagba Faussignaux de la Marine nationale conservent leurs postes respectifs. Quant à la base aérienne d’Abidjan, ex-GATL (Groupement aérien de transport et de liaison), elle est dirigée par le général Aka Kadjo Marc. 

Privilégier les corps d’élite

Le président Laurent Gbagbo a donc clairement choisi de privilégier la sécurité intérieure au détriment d’une défense plus conventionnelle. Celui-ci n’a pas oublié le soutien que lui a apporté la gendarmerie lors de son accession au pouvoir, en octobre 2000. Aussi assiste-t-on à la montée en puissance des forces de sécurité publique (gendarmes et policiers) et de quelques unités d’élite. En 2002, la gendarmerie disposait d’environ 8 000 hommes et la police d’environ 9000, contre quelque 11 000 militaires. Aujourd’hui, les chiffres ont doublé : les effectifs de la gendarmerie dépassent les 15 000 hommes et ceux de la police les 18 000 éléments. La police, qui était autrefois considérée comme un corps civil, s’est militarisée depuis 2001. Tenues impeccables, armes au poing en patrouille dans les rues d’Abidjan, policiers et gendarmes sont « chouchoutés » et équipés de moyens logistiques et matériels de dernière génération. À côté de ces forces, des unités d’élite comme le Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR) et les commandos fusiliers marins bénéficient d’une attention particulière. Ils disposent de nouveaux blindés, de fusils d’assaut d’origine américaine, ou israélienne, qu’ils exhibent fièrement dans les rues. En 2005, le chef de l’État a créé par décret le Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos), une nouvelle unité commandée par le général de gendarmerie Guiai Bi Poin pour – officiellement – combattre le grand banditisme. Mais les 600 éléments du Cecos auraient aussi pour mission officieuse d’assurer la sécurité du régime. Les hommes hyperformés qui composent cette unité réussissent toujours à « tuer dans l’œuf » toute manifestation de l’opposition. Paradant dans la ville d’Abidjan à bord de leurs véhicules tout-terrain flambant neufs, les membres du Cecos inspirent à la fois terreur et confiance aux populations.

Quant à l’armée, elle prend régulièrement position sur les questions politiques en prétextant son caractère républicain. Le général de division Philippe Mangou a fait une sortie au cours du mois de juillet pour mettre en garde Alassane Ouattara, le président du Rassemblement des républicains (RDR), qui avait qualifié de « barbare et stupide » le bombardement du bac de Béoumi par les forces loyalistes pendant les combats contre les ex-rebelles en 2004. Bien avant, en mars, le lieutenant-colonel Babri Gohourou, porte-parole de l’armée, avait fait une apparition sur les antennes des médias publics pour ordonner à la Direction de la surveillance du territoire (DST) l’interpellation d’Innocent Anaky Kobenan, ancien ministre des Transports et chef du Mouvement des forces d’avenir (MFA) « pour incitation à l’insurrection » des populations. Assurément, en Côte d’Ivoire, l’armée ne peut plus être qualifiée de « Grande Muette ». L’une des premières tâches du président élu sera de lui apprendre à nouveau la discrétion…