Culture

Taghmaoui le conquérant

À l’affiche de G.I. Joe et de Lost, ce fils d’émigrés marocains qui a grandi dans l’une des cités les plus difficiles de France, a réussi à s’imposer à Hollywood. Récit d’une ascension irrésistible.

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Mis à jour le 8 septembre 2009 à 16:14

Saïd Taghmaoui dans « G.I. Joe, le réveil du cobra » © Paramount Pictures

Quinze ans. C’est le temps qu’il a fallu à Saïd Taghmaoui, fils d’émigrés marocains élevé dans la « cité des 3 000 » d’Aulnay-sous-Bois, en banlieue parisienne, pour devenir l’un des rares acteurs étrangers à s’imposer à Holly­wood. Révélé en 1995 par La Haine, le film coup-de-poing sur les ghettos français qu’il avait coécrit avec Mathieu Kassovitz, il a côtoyé depuis Kate Winslet et Sigourney Weaver, Dustin Hoffman et George Clooney, et même reçu la Pyramide d’or (l’oscar égyptien) des mains d’Omar Sharif, en 2006 au Caire. Avec trois rôles prestigieux, dans des registres très différents, il tutoie les sommets en cette année 2009.

On le retrouve d’abord sur le petit écran, invité dans quatre épisodes de la cinquième saison de la série à succès Lost (depuis le 19 août sur TF1, en France). « Je joue Caesar, un type brillant, un leader, mais surtout quelqu’un de très mystérieux. Il va entraîner pas mal de monde avec lui dans une direction que je vous laisse découvrir. » Parallèlement, sur grand écran, il incarne le soldat Abel « Breaker » Shaz dans G.I. Joe, le réveil du cobra, le premier blockbuster d’une trilogie adaptée de la célèbre bande dessinée américaine. « Interpréter un superhéros positif qui sauve l’humanité, avoue-t-il, c’est avant tout un rêve de gosse qui se réalise, et un palier de plus que j’ai franchi dans ma carrière. Mais c’est aussi le début d’un long chemin. » Enfin, Saïd Taghmaoui est depuis le printemps « l’égérie » du dernier disque du groupe de rock irlandais U2. Il interprète en effet le rôle principal dans Linear, le film d’une heure et demie distribué avec la version collector de l’album No Line on the Horizon. Un succès impressionnant pour un acteur encore jeune : il vient de fêter ses 36 ans. 

Boxe anglaise

Comment ce fils de la banlieue, issu d’une famille berbère modeste, a-t-il gravi les échelons du succès, jusqu’à s’imposer dans une langue étrangère et devenir un acteur respecté outre-Atlantique ? À force d’obstination et de travail, répond-il. Saïd a la tête dure et la fierté de ceux qui viennent d’en bas et ne doivent leur succès qu’à eux-mêmes. « J’ai grandi dans une famille très pauvre qui se battait tous les jours, se souvient-il. Grâce à Dieu, on n’a manqué de rien, et encore moins d’amour. Certes, nous avions peu de chose, mais l’amour était là ; c’est ce qui est le plus important. »

Après avoir quitté l’école à 14 ans, ce « cancre » devient vice-champion de France de boxe anglaise. Il connaît ensuite les débuts du hip-hop en France avec le groupe Assassins. Aujourd’hui encore, il souligne l’importance de ce mouvement pour l’affirmation de l’identité des enfants de la banlieue. « Le rap était comme une colonne vertébrale, qui nous a apporté énormément de force quand on était jeune, parce que ça parlait de nous et que ça sublimait un peu le malheur. » C’est d’ailleurs par ce biais qu’il rencontra l’équipe de La Haine.

Ce fils du ghetto n’hésite pas à l’affirmer sans détour. « Le cinéma m’est ensuite tombé dessus et m’a sorti de la délinquance. » Il ne renierait pour rien au monde ses origines, se fait l’apôtre de la diversité. « Je ne voulais pas me cantonner au rôle de l’épicier, de l’Arabe du coin. Mon identité et ma personnalité ont toujours été fortes, parce que ma culture à moi, mes références, mes bases, mes racines, c’est le ghetto français. J’ai grandi avec les valeurs de la cité, qui sont à la fois immigrées, prolétaires… C’est une identité à part entière. » Ni vraiment Marocain ni complètement Français, Saïd avait sans doute trop d’ambition pour une France encore frileuse à l’égard des enfants de l’immigration. Et c’est aux États-Unis – il a désormais la nationalité américaine – qu’il a su s’épanouir et s’affirmer, jusqu’à devenir aujourd’hui, avec son rôle dans G.I. Joe, « le premier superhéros positif interprété par un Arabe ».

En cette période estivale, l’acteur à succès répond du Maroc, où il a choisi de passer quelques jours de vacances. « Je suis d’abord venu pour présenter G.I. Joe en avant-première mondiale au public marocain », corrige-t-il, rappelant la séance exceptionnelle du mardi 4 août au Megarama de Casablanca. « C’est un cadeau que j’ai voulu faire à mon pays et le public nous a offert en retour le plus beau des accueils possibles. » Direction le Grand Sud, ensuite, où ce passionné de surf, déjà servi l’an dernier lors du tournage de Lost à Hawaii, a pu s’adonner à son sport favori. Avant de retrouver sa famille, du côté d’Agadir.

Depuis quelques années, on le voit de plus en plus souvent au Maroc, au festival d’Essaouira ou à l’écran, dans des spots de prévention routière. Il vient d’ailleurs d’y terminer le tournage de Djinns, de Sandra et Hugues Martin, un film fantastique avec en toile de fond la guerre d’Algérie. Encore un sujet brûlant pour celui qu’on a déjà croisé dans Ô Jérusalem, d’Élie Chouraki, sur la création d’Israël en 1948, Les Cerfs-Volants de Kaboul, adaptation du best-seller de Khaled Hosseini sur l’Afghanistan, ou encore incarnant Barzan al-Tikriti, frère de Saddam Hussein, dans House of Saddam, une série pour HBO et la BBC.

C’est d’ailleurs au Maroc qu’il pourrait tourner prochainement son premier film en tant que réalisateur. « Travailler avec tous ces gens de talent m’a aussi donné l’envie de passer derrière la caméra. » Avec un CV et un carnet d’adresses exceptionnels et une volonté de fer, on se demande ce qui pourrait l’arrêter dans son ascension…