Culture

Sauver Socrate

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Par  Fouad Laroui

Ecrivain

En se promenant dans les rues de Casablanca, on peut constater que leurs noms ont tendance à changer de la façon la plus arbitraire qui soit. Certes, on peut concevoir que l’avenue des Régiments-Coloniaux soit devenue le boulevard Ziraoui ou que les noms de certains colonialistes purs et durs aient immédiatement disparu à l’Indépendance. Mais il y a des cas qui laissent songeur.

Par exemple, la rue Galilée est devenue « Taha-Hussein ». Taha Hussein était un grand monsieur, un écrivain de talent, un érudit. À tous ces titres, il mérite pleinement d’avoir sa rue. Mais fallait-il pour autant rejeter Galilée dans les poubelles de l’Histoire ? Le Maroc est en pleine croissance urbaine, il se crée tous les mois des quartiers entiers à Casablanca. Pourquoi ne pas mettre Taha Hussein là, lui donner son avenue et laisser les mânes du pauvre Galilée en paix ? Faut-il croire que la commission chargée de baptiser les rues de Casablanca ne savait pas qui était Galilée ? Ou bien voulait-elle, en l’expulsant de la ville, donner des gages à ceux qui veulent nous rejeter dans les Moyen Âge de l’esprit, ceux qui disent : « Il n’y a que le Livre, la Terre est immobile et au diable Galilée » ? Mais alors, au diable également Newton, Pasteur et Einstein, abêtissons-nous, tristement hirsutes, et que toutes les rues s’appellent Ibn Taymiyya.

De plus, tout cela est assez illogique. Ainsi, il existe toujours une « rue du Soldat-Raphaël-Mariscal ». J’ai eu la curiosité de « googler » ce brave troufion : il ne survit plus que par le nom de cette rue casablancaise. C’est étonnant, non ? Le monde entier a oublié le soldat Mariscal, sauf la poste casablancaise, qui continue, imperturbable, de délivrer des lettres à cette adresse. Peut-être n’a-t-il jamais existé, ce pioupiou ? Peut-être la commission idoine, sous le Protectorat, manquait-elle de noms et en inventait-elle, froidement ? Maintenant que j’y pense, qui aurait l’idée de s’appeler Raphaël Mariscal et de s’engager dans l’infanterie ? Avec un nom aussi beau, on devient au moins poète ou violoniste. Quoi qu’il en soit, pourquoi l’illustre inconnu Mariscal a-t-il survécu et pas Galilée ?

Pire : il paraît que l’antique rue Socrate, à Casablanca, est menacée. On n’attend que la mort d’une grosse légume pour envoyer Socrate se faire oublier chez les Grecs. Ça, c’est un scandale de proportion olympique. Socrate ne fait-il pas partie du patrimoine humain ? Ne sommes-nous pas tous les enfants de la pensée grecque ? Toute la philosophie arabo-islamique est un long commentaire – parfois génial, comme dans le cas de Farabi, d’Avicenne ou d’Averroès – de la philo hellène. Même Ghazali, qui ne portait pas les falasifa dans son cœur, est inconcevable sans Platon et Aristote. Ils sont des nôtres ! S’il n’y a pas de raison particulière de vouloir sauver le soldat Mariscal, tous les Casablancais devraient grimper aux barricades pour sauver le pacifique Socrate. Nous lançons donc ici même notre campagne : il faut sauver Socrate !

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