Politique

Afghanistan : piège mortel

| Par Jeune Afrique

Pour les Occidentaux, la guerre contre les talibans est en train de très mal tourner. La tenue d’une conférence internationale avant la fin de l’année peut-elle constituer l’amorce d’une solution ?

C’est un cri d’alarme. L’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne réclament la tenue d’une conférence internationale sur l’Afghanistan avant la fin de l’année. Leur initiative, qui témoigne de l’urgence de la situation, doit être saluée. Les Européens, mais aussi de plus en plus d’Américains, ont conscience que la guerre contre les talibans est en passe de très mal tourner. Et que les pertes humaines et financières de la coalition suivent une courbe exponentielle. L’opinion occidentale s’agite et commence à demander un calendrier de retrait. En dépit de quelques déclarations optimistes, dont celles d’Anders Fogh Rasmussen, le nouveau secrétaire général de l’Otan, la vérité est qu’il n’y a pas la plus petite lueur d’espoir au bout du tunnel. La guerre d’Afghanistan est un piège mortel. Elle risque de porter un terrible coup aux armées et aux économies des pays qui s’y sont englués, de compromettre l’avenir de l’Alliance atlantique et même le mandat de Barack Obama. 

Enième bavure

Cette guerre est également dévastatrice pour l’Afghanistan. La destruction par des avions de l’Otan, le 4 septembre à Kunduz (dans le Nord), de deux camions-citernes d’essence détournés par des talibans a fait plus de cent morts et pourrait marquer un tournant dans le conflit. Cette bavure a en effet suscité la fureur de tous les Afghans. Elle illustre l’échec cuisant de la tactique de la coalition sur le terrain et la faiblesse de la stratégie politico-militaire mise en œuvre.

Paradoxalement, l’Occident a, pour lutter contre les talibans, essentiellement recours à des moyens militaires, alors que la plupart des responsables politiques, à commencer par Obama, reconnaissent que la solution ne saurait être uniquement militaire. Sur les 100 000 soldats occidentaux déployés, 68 000 sont américains, et d’autres pourraient être appelés en renfort. Depuis 2001, les États-Unis ont déjà englouti 220 milliards de dollars dans cette guerre. Alors, que faire ?

L’une des pièces essentielles de ce puzzle est le sort qui sera réservé aux combattants pachtounes. Aussi pauvres que farouchement attachés à leur indépendance, ces Pachtounes vivent dans les montagnes arides et les vallées isolées reliant le sud de l’Afghanistan au nord-ouest du Pakistan, le long de la ligne Durand, tracée par les Britanniques à la fin du XIXe siècle. Pour ceux qui s’intéressent aux problèmes que pose cette frontière, je recommande la lecture de l’article de Bijan Omrani paru dans le trimestriel Asian Affairs du mois de juillet.

Comme l’explique l’auteur, les Pachtounes afghans et pakistanais n’ont pas d’institutions politiques communes. Ils sont régis par un code tribal, le pachtounwali, dont les fondements sont :

l la melmastia, qui impose d’accorder hospitalité et protection à tout invité, quel qu’il soit ;

l le nanawati, qui impose de donner asile à tout fugitif poursuivi, fût-il un ennemi, et de le cacher ;

l la badal, la vendetta, qui fait obligation à la famille de la victime d’un vol, d’une attaque ou d’un meurtre de se venger. Un accord peut parfois être conclu dans le cadre d’une assemblée tribale, la jirga, par le paiement de l’impôt du sang ou par le don d’une fille de la famille du coupable à celle de la victime, dont elle deviendra l’esclave ou dont elle épousera l’un des membres.

Tout manquement à son devoir constitue, pour un Pachtoune, une tache indélébile à son honneur. Il préférera être tué plutôt que de voir son hôte capturé. On comprend mieux, ainsi, les relations qui lient les Pachtounes aux membres d’Al-Qaïda qui bénéficient de leur protection.

En 1839, les Britanniques envahirent l’Afghanistan et installèrent une marionnette sur le trône. Ils avaient l’intention de créer une zone tampon pour endiguer l’avancée des Russes, leurs grands rivaux, en Asie centrale. Mais le roi fantoche fut incapable de se maintenir au pouvoir et, lorsque les soldats britanniques entamèrent leur retrait, ils furent massacrés.

Entre 1857 et 1881, les Britanniques lancèrent pas moins de vingt-trois expéditions dans les montagnes afghanes pour empêcher les clans tribaux de lancer des raids contre les habitants des vallées. En vain. En 1893, ils décidèrent qu’une frontière devait séparer l’Afghanistan de l’Inde britannique : ce sera la fameuse ligne Durand. Longue de 1 180 km, celle-ci coupait en deux des villages, des familles, des tribus… Parfaitement artificielle, elle était du même coup très poreuse et devint vite source d’instabilité. Elle l’est restée. 

Combattants redoutables

Dans les années 1980, les Pakistanais autorisèrent les moudjahidines à utiliser les zones tribales pour multiplier les attaques contre les Soviétiques en Afghanistan. Par la suite, ils y entraînèrent les talibans (ainsi d’ailleurs que les indépendantistes cachemiris), sans se douter que ces derniers allaient se muer en fanatiques et s’opposeraient aussi bien au régime de Kaboul qu’à celui d’Islamabad.

Les tribus pachtounes sont viscéralement hostiles à tout ce qui est susceptible d’affecter leur mode de vie. Même pauvres et arriérés, ils restent des combattants redoutables. Dans son article, Omrani cite quelques chiffres déprimants concernant les zones tribales : 57 % de leurs habitants n’ont pas accès à l’eau potable ; 17 % d’entre eux (3 % des femmes) savent lire et écrire ; on n’y recense que 1 médecin pour 7 670 personnes.

Omrani préconise l’adoption d’un projet global pour la région au sens large : Afghanistan, Pakistan, Inde, Iran et pays d’Asie centrale. Mais ni les États-Unis, ni la Grande-Bretagne, ni aucun autre membre de l’Otan n’est porteur d’un tel projet. « Il faudrait, écrit Omrani, que le Pakistan et l’Afghanistan coopèrent, que les puissances régionales apportent leur aide, que les zones tribales soient démilitarisées et que des investissements soient lancés des deux côtés de la frontière. La création d’une zone de libre-échange devrait constituer un objectif à long terme. » Mais il ne se berce pas d’illusions : « Il est peu probable que tout cela se réalise dans un futur proche. » Les talibans ne participeront à aucun processus de ce type tant que les troupes étrangères n’auront pas été chassées du pays. La conférence internationale sur l’Afghanistan que les grandes puissances européennes appellent de leurs vœux devrait entériner une trêve avec les talibans, mettre un terme aux opérations militaires et jeter les bases d’une solution aux vrais problèmes de l’une des régions les plus négligées au monde. 

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