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BEAC : les vérités d’Andzembé

Un des rapports sur l'affaire, celui du Contrôle général de la Beac © DR

Démentant (a posteriori) notre éditorial de la semaine dernière, qui s’étonnait de l’assourdissant silence de la direction de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), concernant les révélations parues dans J.A. n° 2540 sur les détournements de fonds massifs survenus en son sein, le gouverneur Philibert Andzembé s’est livré, les 21 et 22 septembre, à un exercice de communication soigneusement calibré – à défaut d’être tout à fait convaincant.

Un communiqué officiel de quatre pages, suivi d’une longue interview à la une de l’officieux Cameroon Tribune et d’une autre dans Gabon Matin pour expliquer en substance que si un terme a, en définitive, été mis à ce hold-up scandaleux (dont il ne nie pas l’existence – comment le pourrait-il ?), c’est parce qu’il a, lui, agi dès qu’il en a eu connaissance, stoppant ainsi cette « dynamique innommable » (sic) qui « saignait les ressources de la Beac ».

Au passage, le gouverneur tient à préciser que sa démarche – son « outing » – « ne se situe nullement dans le cadre d’une quelconque réponse à Jeune Afrique, mais bien dans celui du besoin de transparence dans la gestion de la Beac qui a toujours caractérisé [son] action ». En somme, J.A. aurait en quelque sorte volé le scoop au gouverneur, qui s’apprêtait à rendre lui-même public ce scandale. On peut toujours rêver.

« Écume de surface »

Philibert Andzembé, qui croit déceler dans notre enquête (qu’il qualifie d’« écume de surface » et de « recherche de sensationnel ») quelques pseudo-relents antigabonais (« je relève que seuls des représentants d’un État sont indexés, […] il faudrait se demander pourquoi »), ignorerait-il qu’il figure lui-même en tête de la liste des quatorze personnalités dont le comité d’audit (indépendant) de la Beac réclame l’audition ? Dans ce cadre, le gouverneur aura, en ce qui le concerne, à répondre aux questions suivantes – parmi d’autres:

• Dans quelles conditions a-t-il fait procéder, en décembre 2007, à la fermeture du compte ouvert au nom du Bureau extérieur de Paris (BEP) auprès de la Société générale et à l’ouverture d’un nouveau compte auprès de la BNP Paribas ? Où sont les instructions données par le siège au BEP ? Que disent les lettres échangées avec la Société générale et la BNP ? « Elles sont introuvables », s’étonne la Direction générale du Contrôle général de la Beac dans un rapport de juillet 2009, qui juge le fait « pour le moins curieux ».

• Pourquoi M. Andzembé, entré en fonctions en juillet 2007, a-t-il attendu un an pour remplacer son délégué au BEP, seize mois pour suspendre le comptable Ndzamba, dix-sept mois pour porter plainte, alors qu’il disposait dès son arrivée d’au moins trois rapports très alarmants sur le fonctionnement du BEP ?

• Pourquoi a-t-il avalisé les conclusions des missions de la Direction centrale de la comptabilité de juillet et novembre 2008, qu’il a lui-même décidées et encadrées, et qui ont débouché sur une minimisation considérable des pertes douteuses enregistrées en 2007 et 2008 sur le compte BNP Paribas du BEP (181 millions de F CFA, selon la Direction de la comptabilité, 2,3 milliards, en réalité !) ?

• Pourquoi le circuit des approvisionnements de fonds sans commune mesure avec les besoins, suite à des demandes souvent frauduleuses émanant du BEP, a-t-il continué de fonctionner sous son gouvernorat, et ce jusqu’à la fin de 2008 (plus de 6 millions d’euros entre juillet et décembre 2007, plus de 7 millions d’euros en 2008 dont 1,5 million pour le seul mois de mars) ? C’est moins, certes, que sous l’ex-gouverneur Mamalepot, mais cela mérite tout de même éclaircissement.

• Pourquoi enfin l’anomalie qui a rendu possible ce hold-up, à savoir la « sanctuarisation » d’un BEP relevant exclusivement du gouverneur et échappant au champ ordinaire des investigations du contrôle général de la Beac, n’est-elle pas relevée par Philibert Andzembé ?

Séparation des nationalités

Quant au « tropisme » antigabonais que le gouverneur a cru relever dans nos colonnes, il n’est pas inutile de rappeler que nous n’avons fait que citer le point 5.7 des recommandations du comité d’audit de la Beac, en date du 22 mai 2009 : « Les affinités nationales ont joué un rôle important dans les dérives constatées au Bureau extérieur. Ayant constaté que le gouverneur, le directeur de la comptabilité, le directeur adjoint de la comptabilité, le comptable du Bureau extérieur étaient de la même nationalité, le comité d’audit préconise de porter une attention particulière à la séparation des nationalités, parallèlement à la séparation des fonctions. »

Manifestement très préoccupé par l’origine des documents confidentiels dont J.A. a bénéficié (« un problème d’éthique »), lesquels seraient « de nature à entamer la crédibilité de [la] banque » – comme si le scandale ne résidait pas dans les détournements, mais dans le fait que nous les aurions révélés –, le gouverneur Andzembé chercherait-il à s’exonérer de toute responsabilité administrative et morale ? C’est probable. Ce que l’on comprendrait mal, en revanche, c’est que les chefs d’État des pays membres de la Banque, comptables in fine de l’argent public détourné, ne saisissent pas l’occasion de leur prochain sommet de Bangui pour prendre les mesures qui s’imposent – si douloureuses soient-elles.

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