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L’Ethiopie tricotée au point jazz

| Par Jeune Afrique

Mulatu Astatke, père de l’« éthio-jazz », se produit en Europe avec les bouillonnants loustics du groupe anglais The Heliocentrics. L’occasion de découvrir sur scène une figure fondatrice du swing éthiopien.

Vibraphoniste et percussionniste, compositeur et arrangeur, Mulatu Astatke (ou Astatqé) « est et demeure le seul musicien éthiopien à avoir réellement subi l’influence de la musique latino-américaine et du jazz. Et à avoir tenté de l’infuser dans le groove éthiopien », explique Francis Falceto dans le livret du volume 4 de son excellente collection discographique « Éthiopiques », (voir encadré ci-dessous). Une collection dont les volumes 24 (L’âge d’or de la musique éthiopienne moderne) et 25 (Modern Roots), deux compilations, paraîtront fin novembre.

 

Incontournable commandeur

Mulatu Astatke a inventé une fusion qu’il a lui-même baptisée « éthio-jazz », donnant une autre vision de la musique éthiopienne, perçue à travers le prisme du jazz, qu’il a pratiqué et assimilé en Angleterre et aux États-Unis. Mariage arrangé, affinités un peu forcées ? Certainement pas. Tout cela est somme toute très naturel, rétorque le musicien. « Le jazz est né en Amérique, mais il plonge ses racines en Afrique. Les musiciens africains ne sont donc pas les plus mal placés pour jouer du jazz à partir de leurs musiques locales. »

Invité, début août, au festival Fiest’A Sète (France), le musicien confiait à Jeune Afrique, juste avant de monter sur scène, son attachement à la musique et aux instruments traditionnels éthiopiens comme le krar (sorte de lyre), même s’il n’en joue pas lui-même. « Cela fait partie de notre identité. Ne pas intégrer la tradition dans mes compositions, ce serait quelque part une trahison. » Il explique aussi que son job, c’est la musique, pas la politique, éludant de la sorte les questions sur ses éventuels rapports avec les autorités en place, hier comme aujourd’hui (notamment avec le Derg, la junte militaire qui a muselé le pays entre 1974 et 1991).

« Dans le paysage musical éthiopien, Mulatu Astatke est une personnalité totalement à part, atypique, unique en son genre, résume Francis Falceto. Pourtant, depuis trente ans, il est une sorte d’incontournable commandeur dont la virtuelle statue pèse de toute son ombre sur la scène éthiopienne et ses coulisses. » Celui dont beaucoup de cinéphiles connaissent la musique sans le savoir (il a mis des couleurs instrumentales aux images de Jim Jarmusch pour son film Broken Flowers, sorti en 2005) est dans le paysage musical éthiopien un cas à part.

Considéré comme celui qui a introduit le vibraphone en Éthiopie, il est le premier, « sinon le seul de sa génération, précise Francis Falceto, à avoir voyagé et étudié la musique à l’étranger ». Les musiciens éthiopiens étaient à cette époque presque tous formés au sein des orchestres institutionnels réorganisés par Haïlé Sélassié après son retour au pouvoir en 1941. Des orchestres où les cuivres des fanfares se sont mis à swinguer après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Né à Djimma, dans le sud-ouest de l’Éthiopie, en 1943 (le gaillard aime à se rajeunir et déclare plutôt 1950) au sein d’une riche famille aristocratique, Mulatu Astatke est envoyé à 17 ans en Grande-Bretagne pour suivre des études d’ingénieur. Mais il bifurque vers la musique. Et apprend, au sein d’écoles prestigieuses, la trompette, la clarinette, le piano et l’harmonie. Il poursuit ses études musicales aux États-Unis, s’inscrit notamment au Berklee College of Music de Boston, où il est le premier étudiant africain (pas très assidu, paraît-il).

Aujourd’hui, Mulatu Astatke admet que ce qu’il a appris à l’extérieur lui a donné le goût des expériences musicales, comme hier rapprocher la musique éthiopienne traditionnelle et le jazz. Et aujourd’hui tresser des conversations atypiques avec le groupe anglais The Heliocentrics, qui croise hip-hop, électro, funk, jazz et avant-garde. Ils ont enregistré ensemble Inspiration Information 3, un album sur le label anglais Strut Records.

 

Sur le marché du disque

Y aurait-il un jazz éthiopien qui se serait développé dans la lignée de Mulatu Astatke ? Pas vraiment, déclare Francis Falceto, même si, récemment, l’on a vu émerger un certain nombre de jeunes musiciens éthiopiens, vivant à Addis-Abeba ou rentrant des États-Unis, qui se revendiquent du jazz, comme le groupe Wudasse. En fait, dire qu’il y a un jazz éthiopien est plus une vue de l’esprit qu’une réalité. Beaucoup de musiciens éthiopiens ne considèrent pas qu’ils font du jazz. Même si leur musique porte en elle un swing qui y ressemble terriblement et s’ils apparaissent souvent au programme des festivals de jazz, à l’instar des chanteurs stars Mahmoud Ahmed – celui qui a mené la musique éthiopienne sur le marché du disque occidental, à la fin des années 1980 – et du James Brown éthiopien, Alèmayèhu Eshèté, à l’affiche tous les deux au festival Jazz à la Villette (Paris), mi-septembre. Ils étaient alors accompagnés par l’épatant groupe français (breton), expert en swing éthiopien, Badume’s Band.

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