Défense

Exorcisme

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Il est des unes qui, c’est vrai, peuvent choquer. Le titre « Tchad, État néant », paru en couverture de J.A. il y a trente ans, en pleine guerre civile, était de ceux-là. Reste qu’il était juste et qu’il a fait date. Le « Guinée, l’État sauvage » de cette semaine fera sans doute couler beaucoup d’encre et de fiel, mais il est tout aussi fondé. L’État sauvage, c’est d’abord un beau roman de Georges Conchon, Prix Goncourt 1964, qui raconte l’itinéraire tragique d’un certain Patrice Doumbé, sorte de réincarnation d’un autre Patrice (Lumumba), assassiné dans une néocolonie d’Afrique francophone sur ordre d’un dictateur galonné et de ses conseillers blancs. « L’État sauvage » : ainsi apparaît la Guinée de Dadis Camara, après la tuerie du 28 septembre. Comment en effet qualifier autrement un pays où, de l’aveu même de celui qui est censé la diriger, l’armée est incontrôlée, en déliquescence, ethniquement divisée et composée d’une majorité de « solrebs » (soldats le jour, rebelles la nuit) qui font à peu près ce qu’ils veulent ? Une armée où tout le monde donne des ordres et où les plus extrémistes et les plus psychotiques des sous-officiers tiennent le haut du pavé : « C’était tuer ou être tué par nos propres chefs », résume un militaire dont les nuits, selon ses dires, sont peuplées de cauchemars depuis le 28 septembre.

L’extrême violence de ces hommes, administrée sans aucun idéal politique ou idéologique, et leur barbarie exercée contre les plus faibles – les femmes –, interpellent les observateurs que nous sommes et pas seulement parce qu’elles renvoient à celles de ces foules ameutées contre les petits voleurs, découpés à la machette ou braisés à la soude caustique. Cette dernière forme de violence, populaire, si l’on peut dire, a l’excuse d’être une violence de survie, le moindre vol étant une catastrophe pour celui qui le subit, alors que les actes effarants auxquels se sont livrés les Bérets rouges du capitaine-président Dadis Camara relèvent de la haine la plus pure, la plus perverse et la moins régulée. Il faudrait avoir le talent d’Ahmadou Kourouma pour décrire ce qui, dans ces comportements de bêtes sauvages, tient de la drogue, de l’alcoolisme, du machisme et du culte de la jouissance immédiate. Il faudrait plonger dans l’enfance de ces miliciens, hantée par une violence omniprésente, pour comprendre ce qui les a amenés à ce degré d’impureté. Il faudrait savoir pourquoi en Guinée depuis un demi-siècle, l’état de guerre civile est sous-jacent au politique. Et il faudrait d’urgence prescrire aux dix millions de Guinéens une psychothérapie de masse, afin qu’ils guérissent enfin de leurs démons. 

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