Politique

L’obsession israélienne de Téhéran

Mis à jour le 7 octobre 2009 à 10:44
Frank Nouma

Par Frank Nouma

Correspondant à Bruxelles du Jerusalem Post (édition française)

À l’heure où Benyamin Netanyahou menace quasi ouvertement Téhéran d’une attaque aérienne préventive contre ses installations nucléaires, il faut bien essayer de cerner la réalité de la menace que l’Iran fait peser sur Israël. Tâche malaisée, tant les relations des deux pays relèvent du paradoxe. On pourrait en effet penser que des peuples non arabes du Moyen-Orient aient intérêt à s’unir, tout du moins à s’entendre pour contrebalancer l’influence arabe. Ce scénario était d’ailleurs en vigueur à l’époque du Shah. En outre, Israël a toujours entretenu d’excellentes relations avec la Turquie, autre pays non arabe de la région, où l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement islamiste « modéré » n’a rien changé.

Pourquoi le pouvoir en place à Téhéran est-il aussi intransigeant ? Pour répondre à cette question, un bref rappel historique s’impose. Dès l’époque où il menait son combat contre le Shah, Khomeiny désigna Israël comme un « ennemi de l’islam » – une position pouvant s’expliquer par les excellentes relations existant alors entre le régime impérial et Israël, dont les services de sécurité collaboraient étroitement. Surtout, se voulant à l’avant-garde de l’islam mondial, le régime iranien ne pouvait ignorer la principale cause du monde musulman : la libération de la ville sainte de Jérusalem. Ce n’est donc pas un hasard si, une fois au pouvoir, les révolutionnaires rompirent immédiatement les relations diplomatiques avec Israël. Et le premier « chef d’État » qu’ils reçurent à Téhéran fut Yasser Arafat.

 

Cependant, étant l’œuvre d’un pays chiite, la révolution iranienne ne pouvait servir durablement de modèle au monde sunnite, même si elle y provoqua un grand engouement initial. Le conflit entre l’Iran chiite et l’Irak sunnite (1980-1988) allait hâter la désaffection du monde sunnite envers l’Iran, qui, dès lors, se retrouvait isolé. Et, depuis, l’engagement de Téhéran en faveur des Palestiniens relève autant d’une solidarité idéologique et historique que de la nécessité de rompre cet isolement.

Pour Téhéran, s’inscrire fermement dans le front du refus (pas de négociations avec « l’occupant sioniste ») et soutenir les organisations anti-israéliennes les plus extrémistes, qu’elles soient palestiniennes (Hamas, Jihad islamique) ou libanaises (Hezbollah), revient donc à souligner par l’action que les rivaux sunnites (au premier rang desquels l’Arabie saoudite mais aussi et surtout l’Égypte, le plus grand pays arabe ayant pactisé avec « l’ennemi ») ont trahi la cause. « Les autres parlent, nous agissons » semble être le leitmotiv de Téhéran, qui a tout intérêt à continuer d’agiter la question palestinienne chaque fois qu’il le peut. Son agressivité envers « l’ennemi sioniste » – un ennemi assez lointain et relativement théorique (il n’a aucune frontière avec l’Iran) – assure son aura auprès des « masses musulmanes ».

 

Pourtant, la rue iranienne est loin de partager l’obsession de ses dirigeants. Selon les différents correspondants de presse installés à Téhéran, la population n’est guère sensible à la rhétorique anti-israélienne du pouvoir et se préoccupe plutôt de la situation socio-économique du pays. Les positions radicales de certains dirigeants iraniens semblent uniquement à usage externe. Enfin, en dépit des déclarations du président Mahmoud Ahmadinejad, lesquelles pourraient faire craindre le pire (on pense, entre autres, au sinistre concours de caricatures sur la Shoah organisé par Téhéran en 2007 pour répondre aux « caricatures de Mahomet »), il convient de souligner que l’Iran ne persécute pas sa communauté juive, la deuxième en importance du Moyen-Orient après celle d’Israël.

Comptant au­jour­d’hui près de 25 000 membres, elle est officiellement reconnue comme une minorité religieuse et dispose à ce titre d’un siège réservé au Parlement. Certes, les déclarations antisémites existent dans la presse locale ou dans la bouche de certains responsables politiques, mais l’antisémitisme d’État ne paraît pas à l’ordre du jour. Et, pour le moment, l’Iran ne représente pas une menace sérieuse pour Israël. Du moins tant qu’une attaque préventive israélienne n’est pas déclenchée.